Prix AWARE

Cécile B. Evans
Nommée au Prix 2026

Portrait de Cécile B. Evans, © Ines Manai

Né·e en 1983 aux États-Unis, à Cleveland (Ohio), et vivant à Saint-Denis, l’artiste belgo-américain·e Cécile B. Evans (iel) explore dans son œuvre le point de rencontre entre les émotions humaines et les systèmes créés pour les canaliser : qu’ils soient politiques, technologiques ou idéologiques.  Fort·e d’une formation en tant qu’acteur.rice, d’abord à l’université de New York (NYU), puis au cours Florent à Paris, Evans a développé, au cours des quinze dernières années, une œuvre riche ancrée dans le cinéma, qu’iel conçoit comme une forme de « cinéma élargi ». Souvent réalisés sous forme d’épisodes, ses films sont fréquemment mis en scène dans des installations à grande échelle intégrant des sculptures.

Sa pratique trouve un écho auprès d’une génération plus large d’artistes attentif·ves à l’infrastructure de l’économie numérique, souvent qualifiée de ‘post-Internet’. Alors qu’une grande partie du travail associé à cette génération met en avant l’abstraction ou l’aliénation, C. B. Evans s’intéresse plutôt à la manière dont les émotions, souvent considérées comme ineffables ou intérieures, peuvent être régulées et instrumentalisées au sein des systèmes technologiques, sociaux et politiques. Son travail rend ces émotions tangibles, en examinant comment elles peuvent échouer, résister ou se réorganiser face à ces forces.

C. B. Evans construit des univers complexes puisés dans la politique, la littérature, le cinéma et la culture populaire, qui servent de points de référence, ouvrant sur des récits spéculatifs. A travers un travail de collage mêlant diverses techniques d’animation, des séquences tournées en direct et des images d’archives, leurs œuvres vidéo s’articulent autour de la narration. Généralement centrées sur un protagoniste, accompagné d’une constellation d’autres personnages — humains et non humains, fictifs et réels —, ces récits se déploient à travers une superposition de voix et d’images. Ensemble, elles forment des dramaturgies denses, parfois vertigineuses, dans lesquelles la subjectivité est constamment négociée.

L’une de ses premières œuvres, Hyperlinks or It Didn’t Happen (2014), consiste en un film semi-animé narré par PHIL, une copie en images de synthèse mal rendue de l’acteur décédé Philip Seymour Hoffman. À travers ce personnage, C. B. Evans entremêle toute une gamme d’entités numériques, des bots aux hologrammes, chacune cherchant un sens dans un monde de plus en plus médiatisé par des interfaces technologiques.

Cécile B. Evans - AWARE Artistes femmes / women artists

Cécile B. Evans, What the Heart Wants, 2016, video HD, 41:05 min, Courtesy de l’artiste

Cécile B. Evans - AWARE Artistes femmes / women artists

Cécile B. Evans, What the Heart Wants, 2016, video HD, 41:05 min, Courtesy de l’artiste

Cécile B. Evans - AWARE Artistes femmes / women artists

Vue d’installation au Kunsthal Aarhus, 2017, courtesy à l’artiste et à Emanuel Layr Galerie, Vienna and Rome, © Photo : Kaare Viemose

Présentée pour la première fois dans une version préliminaire au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, puis reconfigurée en installation pour la 9e Biennale de Berlin, What the Heart Wants (2016) développe ce langage visuel. L’œuvre se présente comme une projection vidéo, installée dans un espace d’exposition inondé, et précédée de constellations sculpturales d’écrans LCD et d’holocubes montés sur des supports en Plexiglas transpirant. Elle explore ce que pourrait vouloir dire être humain·e dans le futur, en s’appuyant sur HYPER,— un système omniprésent ayant acquis une personnalité— qui entre en dialogue avec une constellation de personnages, qui ensemble s’interrogent sur les conditions de l’existence humaine.

Dans Amos’ World (2019), le cadre spéculatif de C. B. Evans s’inscrit dans un contexte social plus concret. Structurée en trois épisodes et présentée sous la forme d’une installation intégrant des éléments architecturaux en béton, l’œuvre adopte le format d’une série télévisée. Elle suit le personnage d’Amos, un starchitect archétypal, confronté au mécontentement croissant des résident·es vivant dans le complexe immobilier socialement progressiste qu’il a conçu.

L’installation vidéo en quatre parties Future Adaptations (2019–2022) adopte une structure épisodique similaire, s’inspirant du ballet du XIXe siècle Giselle. Produite en partie avec le Ballet national de Marseille sous (LA)HORDE, et en partie commandée puis acquise par le Centre Pompidou, l’œuvre réinvente Giselle sous la forme d’un thriller éco féministe se déroulant dans une communauté du futur proche où la mutabilité, la multiplicité et la solidarité entre les systèmes humains et non-humains deviennent des outils de résistance face aux forces obscures.

Cécile B. Evans - AWARE Artistes femmes / women artists

Cécile B. Evans, Reality or Not, 2023, courtesy de l’artiste et du Chateau Shatto, commande de Lafayette Anticipations, MaMBo, Fondazione MAST, Singapore Art Museum, SoDA Manchester, et Le Fresnoy

Cécile B. Evans - AWARE Artistes femmes / women artists

Cécile B. Evans, Reality or Not, 2023, courtesy de l’artiste et du Chateau Shatto, commande de Lafayette Anticipations, MaMBo, Fondazione MAST, Singapore Art Museum, SoDA Manchester, et Le Fresnoy

Cécile B. Evans - AWARE Artistes femmes / women artists

Vue d’installation Reality or Not, 2023, Museo d’Arte Moderna di Bologna t Fondazione MAST, © Photo : Luca Capuano

Dans son œuvre vidéo et installation plus récente, Reality or Not (2023), Evans revient à une constellation variée de références, mobilisant le genre de la télé-réalité pour explorer la manière dont la réalité se construit. L’œuvre entremêle plusieurs personnages, dont une ‘narratrice’ — incarnée par Alexandra Stewart, la narratrice anglophone du film essai séminal de Chris Marker Sans soleil (1983) — avec un groupe de véritables lycéen·nes issu·es du même quartier de C. B. Evans à Saint-Denis. Le collectif auto-proclamé ‘Realtarians’ group participent à une émission de téléréalité qui le mène à remettre en question les constructions dominantes de la réalité et à imaginer d’autres alternatives.

Cécile B. Evans - AWARE Artistes femmes / women artists

Cécile B. Evans, Ad Hoc Order (Your collapse was witnessed, your destruction cataloged and banked at the wreckage of the hope meant to heal you. Every fibre will be used to knit a duvet.), 2024, acrylique, acrylique découpé au laser, contreplaqué, bois de peuplier teinté, tige d’acier, carton mousse, mousse, peinture acrylique, peinture émail, nylon imprimé en 3D, ABS, PLA et résine acrylique, béton, pierre, marbre, terre, encre d’archivage, objets trouvés, 126,2 x 100,9 x 102,6 cm, © Photo : Rosy Warren

Cécile B. Evans - AWARE Artistes femmes / women artists

Cécile B. Evans, captures d’écran vidéo de RECEPTION!, 2024, vidéo Projet spécial commandé par Miu Miu, 1,26 min, vidéo HD, couleur, son

Les œuvres les plus récentes de C. B. Evans continuent d’explorer le lien entre l’affect, la mémoire et les systèmes de pouvoir. Les vidéos RECEPTION! (2024), une commande spéciale de Miu Miu, et MEMORY! (2025) ont été présentées dans le cadre d’une installation à la 16e Biennale de Sharjah, aux côtés de la sculpture Ad Hoc Order (2025), une maquette de l’Assemblée générale des Nations unies, fendue en cinq morceaux et posée au sommet d’une masse souterraine composée des ruines de New York.  Sur fond d’effondrement écologique et d’effacement massif des données personnelles, les vidéos suivent le personnage de Reception, incarné par l’actrice française Guslagie Malanda, une des dernières traductrices humaines, qui transcrit les fragments de mémoire qui subsistent.

Pourtant, le travail de C. B. Evans déjoue toute tentative de clôture dystopique. À travers ce que l’artiste a qualifié de « pessimisme compatissant », iel propose au contraire des outils permettant d’imaginer de nouveaux mondes émergeant des erreurs et des ruines du présent. Ce faisant, C. B. Evans s’impose comme l’une des voix artistiques les plus singulières des quinze dernières années, offrant des manières de naviguer et d’habiter de façon critique le terrain fluctuant et instable du XXIe siècle.

Juliette Desorgues

Cécile B. Evans est un·e artiste américano-belge vivant et travaillant à Saint-Denis. Leur travail examine la valeur de l’émotion et sa capacité de rébellion lorsqu’elle entre en contact avec des structures idéologiques, physiques et technologiques. En 2024, l’artiste a été invité·e à réaliser un projet spécial par Miu Miu, et en 2025, iel a été chargé·e d’une installation in situ pour la 16e Biennale de Sharjah. Cécile B. Evans a auparavant réalisé de nouvelles commandes au Centre Pompidou (France), au Museo d’Arte Moderne di Bologna (Italie), à la Tate Liverpool (Royaume-Uni), à Lafayette Anticipations (France), à Tramway (Royaume-Uni), aux Serpentine Galleries (Royaume-Uni), au Castello di Rivoli (Italie), au Museum Abteiberg (Allemagne), à la Biennale de Berlin (Allemagne) et à la Biennale de Sydney (Australie). Leur travail a également été exposé à la High Line (États-Unis), à la Whitechapel Gallery (Royaume-Uni), au Haus der Kunst (Allemagne), à la Renaissance Society de Chicago (États-Unis), au Singapore Art Museum, au Mito Art Tower (Japon), entre autres. Les films de Cécile B. Evans ont été présentés dans des festivals tels que le New York Film Festival et le Festival international de Rotterdam. Leur travail fait partie de collections publiques telles que le MoMA de New York (États-Unis), le Whitney Museum (États-Unis), le Centre Pompidou (France), le Louisiana Museum of Modern Art (Danemark) et le National Museum of Modern and Contemporary Art de Séoul (Corée du Sud).

Juliette Desorgues est commissaire d’exposition et autrice franco-britannique basée à Paris. Formée en histoire et théorie de l’art à l’Université d’Édimbourg, à l’Université de Vienne et à University College London, elle développe une pratique curatoriale internationale de manière indépendante ainsi qu’au sein d’institutions. De 2019 à 2021, elle a été curatrice à MOSTYN (Llandudno, Pays de Galles), et de 2013 à 2017, commissaire associée à l’Institute of Contemporary Arts, Londres. Elle a également occupé des fonctions curatoriales à la Barbican Art Gallery, Londres, et à la Generali Foundation, Vienne. En tant qu’autrice, elle écrit régulièrement des textes pour des monographies et contribue également à des publications telles qu’Art Basel Stories, Art Monthly, Frieze, Mousse et Spike. Elle est membre du conseil d’administration de la Fondation Jacqueline de Jong.

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