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Prix AWARE

Eva Barto
Nommée au Prix 2019

Lorsque j’ai annoncé à Eva Barto1 que je devais rédiger une notice sur son travail, elle m’a supplié de ne pas me lancer dans une description de son œuvre. « De toute façon, je parie que tu en serais incapable ! », a-t-elle ajouté en riant. Un peu vexé, je me suis rendu compte qu’elle avait pourtant raison.

Eva Barto - AWARE Artistes femmes / women artists

Eva Barto, Recherche pour Lost Feet Hall, A Judicial Apparatus, 2018, © Photo : Eva Barto

Malgré nos discussions passées et l’intérêt que je porte à son travail, il m’était impossible de décrire avec précision les éléments qui composaient ce corpus. Un certain nombre de pièces me venaient à l’esprit mais l’ensemble (traversé par les figures du faussaire et du flambeur, par des tactiques d’esquive, d’endettement, de fraude ou d’enchères, par des modèles économiques d’instrumentalisation fictionnelle comme celui de la société écran…) échappait à l’ekphrasis – cette notion qui désigne, dans les manuels rhétoriques de l’Antiquité gréco-romaine, toute évocation vivace d’un sujet donné en le faisant surgir sous les yeux de son destinataire. Au fil de ma discussion avec Eva Barto, je comprenais que l’enjeu de cette réticence concernait l’intégrité de son œuvre, comme si l’opacité relative appartenait aux mesures de conservation préventive, à l’instar du taux d’hygrométrie, de la température ou du nombre de lumens. Pour beaucoup d’artistes, toute forme de diffusion est bonne à prendre car elle participe des moyens nécessaires aux conditions d’existence d’une carrière artistique. Pour Eva Barto, il semble, au contraire, qu’un excès de visibilité mal contrôlé puisse porter atteinte à ses pièces – les corroder, en quelque sorte, comme de la rouille sur du métal. Aucune photo dans le portfolio de l’artiste. Très peu d’œuvres répertoriées dans Google Images. Les stratégies d’Eva Barto résistent à la description. Instigatrices d’une crise de la représentation, les œuvres qu’elle produit sont les instruments de blocage qui court-circuitent les flux de production, de diffusion et d’échange alimentant les systèmes d’accumulation du capital.

Gallien Déjean

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Eva Barto est née à l’ouest dans les années 1980. Comme beaucoup de gens, elle décide de s’installer à Paris. Après le bac, elle s’inscrit à la Sorbonne. Elle tente les Beaux-Arts de Paris puis un post-diplôme à Lyon. Son travail a été présenté dans plusieurs expositions personnelles et collectives en France et à l’étranger. Avec une autre artiste, elle prépare actuellement une exposition prévue en 2019 dans un Kunstverein en Allemagne. À plusieurs reprises, elle expose dans des galeries mais refuse d’intégrer la liste officielle des producteurs dont le travail est représenté et vendu par ce type de structure. En 2016, elle fonde une entité qu’elle présente, selon ses interlocuteurs, comme une vraie ou comme une fausse maison d’édition. Par ailleurs, elle coordonne un groupe de travail, de réflexion et d’action autour des questions d’émancipation et de valorisation des activités des travailleuses et des travailleurs de l’art.

Rapporteur :
Gallien Déjean est critique d’art et commissaire indépendant. Il enseigne l’histoire de l’art et la théorie à l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL) en Suisse et à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy (ENSAPC) en France. Il est membre de Treize, structure de production, d’exposition et d’édition. Il a récemment conçu la première rétrospective consacrée au collectif artistique anglais BANK (« Self Portrait – BANK’s Archives & Relics – 1991-2003 » à Treize en 2012 et chez Elaine MGK, à Bâle, en 2013). De 2013 à 2015, il a été commissaire d’expositions au Palais de Tokyo. Il a publié plusieurs livres en tant qu’auteur et éditeur. Il prépare actuellement un catalogue sur BANK qui sera édité par Primary Information, New York (The Bank Fax-Back Service).
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