Portrait de Saodat Ismailova, © Art Basel Awards
Saodat Ismailova est une artiste et réalisatrice ouzbèke dont l’œuvre, largement reconnue à l’échelle internationale, est encore relativement peu visible sur la scène artistique française. On la décrit souvent comme représentante d’une génération d’artistes d’Asie centrale qui ont grandi durant la transition de l’appartenance à l’URSS à l’indépendance, et en ont été façonné·es. S. Ismailova construit sa carrière entre Tachkent, sa ville natale, et Paris, son lieu d’activité professionnelle. Elle entremêle les mythes et légendes d’Asie centrale à des réflexions critiques sur l’histoire de la région et sur son présent. Appuyé sur des recherches approfondies, son travail prête une attention particulière aux voix des femmes. Il souligne leurs rôles de porteuses de savoir, de gardiennes de la mémoire et de pourvoyeuses de soin intergénérationnel. L’examen de l’émergence brutale de la modernité en Asie centrale constitue le noyau conceptuel de sa pratique, qui en retrace les effets persistants sur les modes de pensée, de croyance, de production du savoir, d’identification de soi et de relation avec les espèces non humaines.
Saodat Ismailova, Zukhra, 2013, vidéo, Courtesy Saodat Ismailova
Saodat Ismailova, Stains of Oxus, 2016, installation audio et vidéo multi-écrans, Courtesy Saodat Ismailova
Saodat Ismailova, Two Horizons, 2017, installation vidéo à deux écrans, Courtesy Saodat Ismailova
S. Ismailova a pour médium principal la vidéo, qu’elle aborde souvent d’une manière cinématographique, héritée à la fois de la formation classique en réalisation qu’elle a reçue à l’Institut d’art d’État de Tachkent et de l’influence de son père, Abdurakhim Ismailov, directeur de la photographie ouzbek et soviétique. À partir du milieu des années 2010, elle se considère toutefois de plus en plus comme plasticienne. Ce tournant lui permet de se détacher de la stricte rigueur technique pour aller vers davantage de sensualité et vers une ouverture expérimentale, qui s’expriment dans Zukhra (2013). L’artiste étudie ensuite au Fresnoy – Studio national des arts contemporains, à Tourcoing, dont elle sort diplômée en 2017 avec Stains of Oxus (2016) et Two Horizons (2017), deux œuvres clefs de sa production. Au cours de cette transition, S. Ismailova incorpore à sa pratique d’autres médiums, dont la présence s’accroît au fil du temps – notamment le textile, le son, le photocollage, la parole, la poésie, la performance, le verre et même l’or. Cela aboutit à un corpus d’œuvres multimédias, où c’est bien l’image animée qui demeure toutefois centrale.
Saodat Ismailova, Arslanbob, 2023, vidéo, 19’ min, Courtesy Saodat Ismailova
Saodat Ismailova, Arslanbob, 2023, vidéo, 19’ min, Courtesy Saodat Ismailova
Saodat Ismailova, A seed under our tongue, 2024, vidéo, Courtesy Saodat Ismailova
Saodat Ismailova, A seed under our tongue, 2024, vidéo, Courtesy Saodat Ismailova
Une série récente d’œuvres dédiées à la forêt d’Arslanbob, au Kirghizistan, nous fournit un exemple parlant de l’approche de S. Ismailova. Il s’agit de la plus grande forêt naturelle de noyers au monde, longtemps vénérée comme un site sacré par les communautés d’Asie centrale, où elle est liée, dans les systèmes de croyance, à des épisodes s’étalant de l’Antiquité à la modernité. Elle constitue aujourd’hui également une ressource économique, car sa culture est intégrée aux réseaux commerciaux de la région. Les denses strates historiques, mnémoniques et sémantiques d’Arslanbob offrent à S. Ismailova un terrain de recherche artistique fécond. À travers l’animation, la prise de vuein situ, la performance, la sculpture et l’enregistrement sonore, elle entreprend une inspection méticuleuse des implications sociopolitiques imbriquées de cette forêt, tout en préservant ses mythes, en voie de disparition. Le résultat de ce processus complexe se déploie en plusieurs étapes dans les œuvres Arslanbob (2023), The Seed Under Our Tongue (2024) et Amanat (2026).
Saodat Ismailova, Amanat, 2026, vidéo, Courtesy Saodat Ismailova
Saodat Ismailova, Amanat, 2026, vidéo, Courtesy Saodat Ismailova
Au-delà de sa propre pratique artistique, S. Ismailova est profondément engagée pour faire communauté et pour favoriser l’éducation, en particulier en Asie centrale. Elle partage activement ses connaissances via l’enseignement et le mentorat de jeunes artistes, et travaille régulièrement comme professeure, examinatrice invitée et membre de jury. En 2021, elle fonde DAVRA, un collectif de recherche centre-asiatique qui réunit de jeunes artistes de toute la région afin d’encourager les relations culturelles, au-delà des agendas politiques nationaux. L’œuvre de S. Ismailova privilégie l’interconnexion à l’individualisme, la mémoire à l’oubli et la croissance raisonnable et respectueuse des communautés aux modes de production fondés sur l’extraction.
Dilda Ramazan
Saodat Ismailova est une artiste et cinéaste installée à Paris dont le travail tisse des souvenirs personnels et collectifs, des mythes et des rituels dans la vie quotidienne, évoquant les histoires multiples de l’Asie centrale. Elle a étudié à l’Institut d’État des arts de Tachkent (Ouzbékistan), à Fabrica (Italie) et au Fresnoy – Studio national des arts contemporains (France). Elle a récemment exposé en solo au Pirelli HangarBicocca, à Milan (2024-2025), au Eye Filmmuseum, à Amsterdam (2023), et au Fresnoy, à Tourcoing (2023). Son travail a été présenté à la Biennale de Venise (2013, 2022), à la documenta fifteen (2022) et dans les principaux festivals de cinéma internationaux. En 2021, elle a fondé DAVRA, un collectif dédié à la connaissance culturelle de l’Asie centrale.