Wall-paper Kazakh Funny Games, Esentai Gallery, Almaty, 18 mai – 8 juin 2017
→Ou, Esentai Gallery, Almaty, 11 novembre – 12 décembre 2014
→Memory Card, Art Center Alma-Ata, Almaty, 12 mai –26 mai 2011
Artiste multimédia kazakhe.
Saule Dyussenbina naît à Karaganda dans une famille de l’intelligentsia kazakhe, qui encourage ses aspirations artistiques dès l’enfance. À l’âge de quinze ans, elle emménage à Almaty, centre culturel et intellectuel du Kazakhstan, pour étudier l’art à l’université. Ses années d’études coïncident avec une période de transformation profonde du pays : du soulèvement étudiant de Jeltoqsan en décembre 1986 à la dissolution de l’Union soviétique, il passe d’une idéologie à une autre. Cette atmosphère d’incertitude et de changement affecte profondément S. Dyussenbina et déclenche ses premières réflexions sur le pouvoir, l’identité et la résistance – des thèmes qui trouvent ensuite leur expression dans sa pratique artistique.
Elle entame d’abord une carrière dans le design et la pédagogie artistique, avant de se tourner, à la quarantaine, vers l’art contemporain. Son premier projet, Memory Card (2011), est une série de collages mêlant des dessins au crayon inspirés de photographies coloniales de Kazakhs du XIXe siècle avec des objets trouvés, dont des tissus, des emballages et les dessins de ses enfants, ainsi que des photographies de sa mère et de sa grand-mère, des reproductions de ses œuvres préférées et des coupures de magazines sur des pop stars de sa jeunesse. Ce projet ne développe pas encore son langage visuel distinctif, mais il introduit des thèmes clés, récurrents dans son œuvre : la culture kazakhe, la féminité, l’identité nationale et un dialogue ludique avec l’art d’Occident et celui d’Asie centrale.
Dans la série de peintures à l’huile Oyu (2013-2014), S. Dyussenbina se tourne vers la notion d’ornement, qu’elle applique sur et autour de corps féminins sans visages, fusionnant ainsi la corporalité et la décoration. Tous ces éléments culminent dans son opus magnum, le projet Kazakh Funny Games (2017), où elle applique des décors portant des messages cachés et humoristiques sur des objets du quotidien – papier peint, assiettes, tabliers, préservatifs ou encore nappes. Parmi ces objets apparaissent des cornes de bélier, élément traditionnel du répertoire ornemental kazakh qu’elle réimagine sous la forme du logo Chanel, des monuments équestres de batyr – ancien titre honorifique porté par des héros de l’Empire mongol – tombant dans des hachoirs à viande, des caméras de surveillance encadrées de motifs floraux baroques et des caricatures de monuments d’Astana, la nouvelle capitale kazakhe, récemment construite. À travers ce jeu ironique sur les symboles, S. Dyussenbina expose les contradictions de l’identité post-soviétique, où coexistent revival national, consumérisme et nostalgie patriarcale. Elle s’évertue à la subtilité dans son commentaire politique : si celui-ci se manifeste d’abord sous la forme de motifs décoratifs innocents, il se révèle aux prises avec des thèmes difficiles et complexes pour qui y regarde de plus près. Ces motifs incitent l’artiste à étendre son médium et à se tourner vers l’animation vidéo, avec la série d’œuvres animées Ornements (2016-2019).
Un trait distinctif de sa pratique est le dialogue avec d’autres artistes, classiques et contemporains, occidentaux et centre-asiatiques, qui s’exprime dans une douce ironie. Dans ses Self-Portraits (2018) animés, elle incarne ainsi divers artistes célèbres d’Europe et du Kazakhstan ; dans #IwantShapan (2018), elle habille des artistes occidentaux de costumes kazakhs ; dans Food (2019), elle commente avec humour les pratiques artistiques de ses collègues de la scène kazakhe. C’est peut-être son entrée relativement tardive dans le monde de l’art contemporain qui a offert à S. Dyussenbina cette perspective d’outsider, qui lui apporte une distance ironique et un humour sur elle-même. Dans son dernier projet, Albasty (2024), elle se tourne vers la figure mythologique féminine kazakhe, un esprit qu’elle réenvisage comme une femme contemporaine vêtue d’un accoutrement dit « traditionnel » – qui est en fait une invention de l’époque soviétique –, et revendique le féminin monstrueux à travers son regard artistique. S. Dyussenbina, reconnue pour son langage visuel singulier et son commentaire incisif sur la société, est l’une des artistes kazakhes les plus importantes de sa génération.
Une notice réalisée avec le soutien de l’ambassade de France au Kazakhstan
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