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Réseaux et associations d’architectes femmes en Belgique au XXe siècle

20.02.2026 |

Dita Roque-Gourary et Odette Filippone à l’exposition Les femmes architectes exposent à Koekelberg, 1981 © Archives d’Architecture de l’ULB – le panneau d’exposition sur la droite est celui de Claire Henrotin

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Projet de Claire Henrotin à Chêne-al-Pierre, non daté, © Archives d’Architecture de l’ULB

Une arrivée tardive des femmes dans la profession
En comparaison avec d’autres pays occidentaux, la Belgique accuse du retard en ce qui concerne l’arrivée des femmes dans la profession d’architecte. Jeanne Van Celst (1889-1983), première femme membre de la Société centrale d’architecture de Belgique (SCAB), s’y inscrit seulement en 1926. Et ce n’est qu’en 1930 que Claire Henrotin (1908-1989) devient la première femme belge à achever des études d’architecture, au sein de l’Institut supérieur des arts décoratifs de La Cambre, à Bruxelles, qui vient tout juste d’être fondé. La Belgique accuse ainsi un retard de presque cinquante ans sur des pays comme la France ou les États-Unis. À la fin du XIXe siècle, un article paru dans le bulletin de la SCAB révèle d’ailleurs l’état d’esprit de l’époque : « Si ce qu’ils disent est vrai, s’il y a trop d’architectes vrais ou faux en Belgique, il est probable qu’il en est tout autrement en Amérique ou en France. Il doit y avoir pénurie d’architectes au nouveau monde si nous en croyons l’article ci-dessous que nous avons découpé dans un journal quotidien : “Les femmes ont fini par défoncer les portes de l’école de médecine ; les voilà maintenant en train de donner l’assaut à l’école des beaux-arts1.” »

Durant la première moitié du XXe siècle, les femmes qui étudient ou pratiquent l’architecture restent très minoritaires en Belgique. La Cambre est l’école qui se démarque des autres, avec un record de dix femmes diplômées entre 1930 et 1950. Parmi elles, on trouve des architectes qui ont mené des carrières importantes, reconnues par la critique, comme Simone Guillissen-Hoa (1916-1996) ou Odette Filippone (1927-2002). La majorité d’entre elles sont cependant restées des anonymes dans le milieu de l’architecture, malgré certaines carrières durant plusieurs décennies. Leurs archives ne sont que peu ou pas conservées, leurs projets n’ont pas été publiés dans la presse et la recherche à leur sujet s’en voit extrêmement compliquée.

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Mapping des réseaux féminins & féministe de la première génération d’architectes femmes belges © Elisabeth Gérard

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Bulletin bimestriel du Conseil National des Femmes Belges © CARHIF

Organisations féminines et féministes à échelle nationale
En se plongeant dans les biographies de cette première génération d’architectes femmes, un élément revient très régulièrement : leur implication, à différentes échelles, dans des associations féminines, voire féministes. Sur la quinzaine de praticiennes de la première moitié du XXe siècle identifiées à l’heure actuelle, pas moins de neuf entretenaient des liens avec un ou plusieurs réseaux féminins. Si l’orientation politique de ces associations s’étend des Femmes prévoyantes socialistes aux Femmes libérales en passant par les Jeunesses féminines chrétiennes, leur préoccupation pour la cause des femmes est une constante. Ces associations invitent à plusieurs reprises des architectes à écrire des articles, à donner des conférences ou à exposer certaines de leurs réalisations dans le cadre d’expositions de femmes.

En 1934, C. Henrotin est ainsi, par exemple, invitée en tant qu’architecte et experte à intervenir lors d’un cycle de conférences sur l’économie ménagère organisé par la Fédération nationale des femmes libérales. L’année suivante, le Groupement professionnel féminin, section belge de la Fédération internationale des femmes exerçant une profession libérale, artistique ou commerciale, organise une exposition d’artisanat féminin à Bruxelles. Dans la presse, l’événement est salué : « Mais chez nous, deux femmes architectes ont révélé leurs talents. Ce sont Mme De Stobbeleir-Smeyers, dont on remarque surtout un projet d’immeuble de rapport à Vilvorde, et Mme Claire Henrotin, qui a fort ingénieusement établi le plan d’un home pour enfants. Dessins d’ameublement, affiches commerciales, illustrations en tous genres montrent que les femmes savent exceller dans bien des interprétations2. »

Des organisations plus conservatrices font elles aussi appel à l’expertise d’architectes femmes. C’est le cas de la Jeunesse indépendante catholique féminine, qui, en 1953, invite Françoise Van Cauwenberghe (1922-2020) à écrire l’article « Du rôle essentiel de l’habitation » pour leur revue mensuelle, Jeunesse et Vie.

Dans cette constellation d’organisations féminines, une se démarque particulièrement par la présence remarquable d’architectes en son sein : le Conseil national des femmes belges (CNFB), branche belge du Conseil international des femmes, fondé aux États-Unis en 1888 et toujours actif aujourd’hui. Cette vaste organisation institutionnalisée a alors pour objectif de fédérer les différentes associations féminines du pays et peut être perçue comme « le lieu incontournable du féminisme belge3 » à l’époque. Dès l’entre-deux-guerres, C. Henrotin s’y engage activement. Elle intègre le CNFB en 1937 et prend la présidence de la commission Habitation de 1939 à 1956. Celle-ci regroupe des expertes du domaine de l’architecture et de la construction, mais également des scientifiques, juristes, sociologues, etc. Après la guerre, la commission Habitation s’agrandit et compte au moins une dizaine de membres, dont un nombre non négligeable d’architectes. Ainsi, les noms de S. Guillissen-Hoa, O. Filippone ou encore Eliane Havenith (1918-2004) apparaissent à plusieurs reprises dans les procès-verbaux des réunions de l’organisation entre 1948 et 1966. Les sujets qui sont abordés au sein de la commission Habitation sont nombreux et rencontrent fortement certains enjeux féministes contemporains : sous-représentation des femmes dans la profession d’architecte, besoin d’équiper les ensembles de logements de services communs à destination des femmes et des enfants, stratégie d’implication des femmes dans les processus décisionnels urbanistiques, etc.

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Congrès de l’UIFA, non daté, © Archives d’Architecture de l’ULB – Dita Roque-Gourary est au centre de la photo

L’Union des femmes architectes de Belgique
La présence d’une part significative des femmes de la première génération d’architectes belges dans des organisations féminines indique de leur part une vraie connaissance et sensibilité pour la cause des femmes au XXe siècle, des années avant la seconde vague féministe occidentale. Il n’est donc pas étonnant de retrouver ces mêmes personnes impliquées dans la création de l’Union des femmes architectes de Belgique (UFAB) à fin des années 1970.

L’UFAB, fondée puis présidée par Dita Roque-Gourary (1915-2010), est la branche belge de l’Union internationale des femmes architectes (UIFA), créée en 1963 et présidée par la Française Solange d’Herbez de La Tour (née en 1924). L’association belge naît suite à l’exposition Les femmes architectes exposent, organisée par l’UIFA au Centre Georges Pompidou, à Paris, en 1978. On compte alors huit exposantes belges, parmi lesquelles D. Roque-Gourary et E. Havenith. Dans l’idée de préparer la délégation belge au congrès de l’UIFA prévu à Seattle et à Washington en 1979, un groupe d’architectes belges, présidé par D. Roque-Gourary, décide de se fédérer. Cette année-là, vingt-six femmes deviennent membres de l’UFAB, ce qui représente à peu près 10 % du total des femmes inscrites à l’Ordre des architectes à l’époque. Parmi elles, on compte notamment C. Henrotin, S. Guillissen-Hoa et O. Filippone, dont les carrières sont alors bien avancées ou déjà terminées.

Que tirer de cela ?
Ces différentes découvertes archivistiques répondent à une intuition de chercheuse. La première génération d’architectes femmes en Belgique est représentée par des personnes qui brisent les codes genrés de leur époque. Elles choisissent une voie professionnelle marquée comme masculine et s’y imposent pendant plusieurs décennies pour certaines. En mettant l’emphase sur leur sensibilité féministe et leur implication dans des réseaux de femmes, il est possible de mettre en lumière une stratégie non négligeable : la consororité. Ces architectes se connaissent, se côtoient et se réunissent pour parler d’architecture en dehors du milieu professionnel classique, largement dominé par des hommes. Elles formulent des revendications féministes, tant architecturales que liées à leurs conditions de travail.

Aujourd’hui, il est difficile d’affirmer que l’implication dans des réseaux féminins est une spécificité des architectes belges ou une réalité partagée dans d’autres pays. Ce que nous apprennent ces observations, c’est que la recherche sur les architectes femmes a intérêt à ne pas se limiter aux archives et à la documentation classique sur l’architecture. Peu d’architectes femmes disposent de fonds d’archives en leur nom propre, et elles ont souvent souffert d’une forme d’invisibilisation durant et après leur carrière. Il est donc édifiant de se plonger dans d’autres types de sources historiques, parfois inattendues, comme les fonds d’archives d’organisations féministes ou la presse féminine illustrée.

Pour le cas belge, les archives du Conseil national des femmes belges, conservées au Centre d’archives d’histoire des femmes, à Bruxelles, et au Mundaneum, à Mons, ainsi que le fonds de l’UFAB, conservé aux Archives d’architecture de l’Université libre de Bruxelles, ont été indispensables à la restitution des biographies de plusieurs architectes, en particulier C. Henrotin, dont les archives personnelles n’ont pas été conservées. À partir d’articles publiés dans des revues féminines et féministes, de courriers personnels, de photos ou encore de procès-verbaux de réunions, nous avons pu retracer une part significative de sa carrière, loin des sentiers battus de l’époque. L’exemple le plus éclairant est sans doute celui d’une photographie retrouvée dans les archives de l’UFAB. Celle-ci a été prise lors d’une exposition dédiée aux architectes femmes à Bruxelles. Elle a permis d’attribuer à C. Henrotin un projet de maison dans les Ardennes belges et ainsi de découvrir une part totalement invisible de sa longue et passionnante carrière d’architecte rurale. Il s’agit ici d’un cas édifiant de méthodologie de recherche féministe, où les archives d’organisations féminines et de consœurs architectes ouvrent la voie à de nouveaux récits plus inclusifs de l’architecture.

1
« Des femmes-architectes », L’Émulation 9/5, 1884, p. 4.

2
« Une exposition d’artisanat féminin », La Nouvelle Belgique, 25 août 1935, p. 8.

3
Catherine Jacques, « Le féminisme en Belgique de la fin du 19e siècle aux années 1970 », Courrier hebdomadaire du CRISP, 2009/7-8, no 2012-2013, p. 5-54.

Pour citer cet article :
Élisabeth GérardÉlisabeth Gérard, « Réseaux et associations d’architectes femmes en Belgique au XXe siècle » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 20 février 2026, consulté le 20 février 2026. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/reseaux-et-associations-darchitectes-femmes-en-belgique-au-xxe-siecle/.
Article publié dans le cadre du programme
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