Critique

Le jeu de la vie par Charlotte Salomon

17.03.2018 |

Charlotte Salomon, Leven? of Theater? [Vie ? ou Théâtre ?], 1940-1942, gouache, Collection Joods Historisch Museum, Amsterdam © Stichting Charlotte Salomon

Jusqu’au 25 mars 2018, le Joods Historisch Museum, à Amsterdam, présente le jeu de la vie ou du théâtre que Charlotte Salomon (Berlin, 1917-Auschwitz, 1943) a voulu illustrer, de 1940 à 1942, sous la forme de plusieurs centaines de gouaches. Dans cette œuvre extraordinaire peinte par l’ancienne étudiante des Beaux-Arts de Berlin lors de son exil en France, c’est de son histoire qu’il s’agit mais aussi de l’histoire européenne.

Cet ensemble, en trois parties, est arrivé jusqu’à nous grâce au médecin de Villefranche-sur-Mer à qui C. Salomon l’a confié. Ce geste pictural totalement fou de contemporanéité, de même que la liberté et la frénésie qui traversent les pages de l’ouvrage traduisent l’état de leur auteure. Elle se jette à corps perdu dans la réalisation de ses planches au retour du camp de Gurs où elle a été internée en 1940 en raison de sa judéité.

Ce chef-d’œuvre qui lui permet d’exorciser un destin familial tragique se révèle d’une inventivité rare et d’une grande maîtrise technique. Chaque gouache décrit une scène en un ou plusieurs plans à la manière d’un story-board. Inspiré de sa vie, tout en en étant une version totalement fantasmée, ce récit montre des personnages proches de l’artiste. Malgré tout, celle-ci ne s’exprime pas à la première personne du singulier et se donne le nom de Charlotte Kahn, comme pour prendre la distance nécessaire à la peinture de son histoire. Tout son entourage est également rebaptisé et présenté dans un incipit où les images sont associées aux mots grâce à un système de calques. De même, des calques se juxtaposent à l’ensemble des gouaches et sont réservés aux mots, très abondants dans ce travail, devenant des calligrammes qui vacillent et s’enroulent autour des formes peintes. Les paroles dansantes indiquent la volonté de C. Salomon que ce texte ne soit pas lu de manière monocorde mais plutôt à la manière d’une comptine, voire d’un opéra : pour peindre son histoire, elle choisit la forme de l’opéra, orchestré à partir de trois couleurs dominantes. Au fil du récit, son style évolue et se détache complètement de celui de son autoportrait de 1940. Les motifs se désaxent, se répètent, puis finissent par voler.

Cet hommage à l’acharnement d’une artiste à se projeter dans ce qu’est son existence pour la transcender sur le papier et en faire bénéficier le public a été soigneusement composé par la commissaire Batya Wolff : elle a privilégié une scénographie sobre mais dominée par la couleur jaune qui exacerbe le caractère solaire de ces pages, leur pouvoir électrisant. De nouvelles applications multimédias ont été élaborées pour cette exposition1. Les visiteurs et visiteuses peuvent également écouter la musique à laquelle C. Salomon fait référence dans son œuvre d’art. La dernière partie de l’exposition est consacrée à toutes les créations (opéras, livres, documentaires, films…) inspirées de son histoire, qui a suscité et suscite encore, chez le public comme chez de nombreux artistes, des émotions intenses2.

L’exposition prend fin avec la longue lettre peinte que C. Salomon ajoute à son œuvre au printemps de 1943. Celle-ci est à la fois une lettre d’amour et la prise de conscience de son travail d’artiste. Quelques mois plus tard, âgée de 26 ans et enceinte de cinq mois, C. Salomon est gazée à Auschwitz.

 

Charlotte Salomon. Leven? of Theater?, du 20 octobre 2017 au 25 mars 2018, au Joods Historisch Museum (Amsterdam, Pays-Bas).

1
Voir la page Internet Life? or Theatre? sur laquelle l’ensemble des gouaches a été numérisé et est visionnable en libre accès, https://charlotte.jck.nl, consultée le 26 février 2018.

2
Film : Weisz Frans, Charlotte, Berlin, CCC Filmkunst, 1980. Documentaire : Weisz Frans, Leven? of Theater?, Amsterdam, Cinemien, 2011, 86 min. Livres : Felstiner Mary Lowenthal, To Paint Her Life. Charlotte Salomon in the Nazi Era, New York, HarperCollins, 1994 ; Foenkinos David, Charlotte, Paris, Gallimard, 2014.

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Pour citer cet article :
Mathidle Hivert, « Le jeu de la vie par Charlotte Salomon » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 17 mars 2018, consulté le 26 mai 2020. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/jeu-de-vie-charlotte-salomon/.

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