Né d’une rencontre en Casamance, ce texte retrace le lien intime et artistique noué entre Carla Gueye (née en 1997) et la sculptrice sénégalaise Seyni Awa Camara (née vraisemblablement en 1945-2026). Alors que ces pages étaient en cours d’édition, la disparition de Seyni, survenue en janvier 2026, est venue bouleverser leur résonance. Ce récit devient ainsi, au-delà du témoignage d’une transmission, un hommage à son œuvre et à une présence qui continuent d’habiter la terre.
Je suis un caïlcédrat.
Je suis originaire du Sénégal ; je m’étends le long de l’avenue Lamine Gueye.
J’ai des écailles multiples et magiques ; ma chair est brune, rosâtre, on m’appelle acajou.
Mon tronc est un amas d’excroissances formant des grappes de seins, de différentes tailles, certains même amputés.
À mes pieds, on interroge le monde des esprits ; je suis dans les bois sacrés, je suis plein de pouvoirs…
Carla Gueye, Je suis un caïlcédrat, 2023, Dakar © Ibra Wane
Carla Gueye, Je suis un caïlcédrat, 2023, Dakar © Ibra Wane
Carla Gueye, Sisters and I, 2023, Dakar © Ibra Wane
Mai 2023. Je sors de l’appartement de mon amie Fama dans le quartier dakarois de Comico Mermoz pour prendre un taxi : « Salam,1 direction avenue Georges Pompidou, après La Galette, niat ala2 ? » Mon chauffeur file par le rond-point Elton, longe la Piscine Olympique, puis prend la Corniche en direction du Plateau. Avant l’entrée du marché Sandaga, nous empruntons l’avenue Lamine Guèye, du nom du premier président de l’Assemblée nationale du Sénégal et auteur éponyme de la loi intégrée à la Constitution de la IVe République française, qui étendit la citoyenneté aux « indigènes des colonies », dont mon grand-père paternel put bénéficier. Je contemple les caïlcédrats bordant la route et leurs impressionnants troncs difformes. Ces excroissances sont le résultat d’un processus de cicatrisation : l’écorce de l’arbre, couramment utilisée en médecine traditionnelle, est prélevée à de multiples reprises, provoquant ces boursouflures. Le caïlcédrat rejoint ainsi la famille des arbres dits sacrés au Sénégal, aux côtés du baobab et du kapokier (ou fromager). Les transformations infligées à ces êtres, ces marques arborées d’agression et de réparation, entrent en résonance avec mon histoire intime : je revois le corps de ma mère se métamorphoser sous l’effet de la maladie qui finira par l’emporter. Dans cet entrelacement entre mémoire, corps et blessure prend forme Sisters and I (2023), un ensemble de cinq sculptures inspirées du caïlcédrat, disposées comme un espace de recueil, à la manière de l’arbre à palabres ou de la toguna.3
Le 31 mai 2023, à la veille des délibérés du procès d’Ousmane Sonko, opposant politique au président Macky Sall, j’ouvre mon exposition personnelle Dans la chambre je suis…. au Quatorzerohuit, à Dakar. C’est à cette occasion que, pour la première fois, j’entends parler de Seyni Awa Camara. Les images de ses sculptures en terre m’interpellent immédiatement. Je pose des questions. Puis, presque comme une rumeur : « Elle doit être décédée maintenant. »
Quelques mois plus tard… fin 2023.
Sculptures de Seyni Awa Camara et de Carla Gueye (Corps immergés), Bignona, 2025, © Carla Gueye
Sculptures de Seyni Awa Camara et de Carla Gueye (Corps immergés), Bignona, 2025, © Carla Gueye
Notre véhicule traverse le fleuve Casamance par le pont de Ziguinchor, d’où se laisse découvrir le mémorial du bateau Le Joola. Des mangroves recouvrent la rive d’en face, dans lesquelles nous finissons par nous enfoncer pour atteindre Bignona. Une maison bleue aux volumes compartimentés se détache, formant comme un second horizon ; sur sa façade, une fresque à l’effigie de Serigne Touba4 et du marabout de la famille. Il faut encore faire quelques pas dans la cour, où s’offrent aux regards des sculptures en phase de séchage, d’autres tout juste sorties du feu, avant d’arriver dans une première pièce.
La propriétaire des lieux – que j’appellerai plus tard Seyni, ou ameroaw5 – porte une robe jaune, et est assise sur un tabouret de bois, entourée de gombos, de piments et de poissons séchés qu’elle continue de vendre au voisinage, comme au temps où elle travaillait au marché. Elle poursuit son travail sur la sculpture posée sur son établi, et suit, attentive, notre arrivée du coin de l’œil. L’air est lourd, chargé de chaleur et de silence. On m’invite à prendre place sur une chaise pour l’observer. Elle nous salue d’un simple signe de tête. J’essaie de me détendre, tant bien que mal ; quant à Seyni et son entourage, constitué de ses fils – Aliou, Ibrahima, Momodou et Saliou – et leurs épouses et enfants, ils.elles semblent coutumier·ères de ce type de visite.
Carla Gueye, Berceuse, 2024, vue de l’exposition Pays Bassari (2024-2025) au Musée dauphinois, Grenoble © Musée dauphinois
Me sachant artiste, Ibrahima engage la conversation, curieux de découvrir mon travail. Après lui avoir montré quelques images de ma série Sisters and I, il en conclut que je travaille avec mes mains – et cela est important. Enfant, j’observais mon père étaler la chaux sur les murs de notre maison – une grange en Charente, prête à s’effondrer. Nous avons dû abandonner ce refuge après la mort de ma mère, avec tout ce qu’il contenait, pour en reconstruire un autre. Par instinct de survie, la mémoire se voile, mais certains gestes persistent. Je garde celui avec lequel elle me berçait dans le creux de ses jambes, en tailleur – un mouvement devenu l’œuvre Berceuse, en 2022. Mon travail m’a permis d’apaiser une douleur latente, même si l’on ne guérit jamais tout à fait de la perte d’une mère. Comme Ibrahima et ses frères, et Seyni avant eux,6 j’avais donc, moi aussi, hérité d’un geste, d’un savoir.
Je quitte Bignona pour les rives de Ziguinchor avec plusieurs questions en suspens : d’où vient cette rumeur quant à la mort de Seyni ? Comment son œuvre circule-t-elle, de Casamance à Paris et ailleurs ? Pourquoi vit-elle dans ces conditions quand son travail est exposé dans de grandes manifestations d’art contemporain ? Je retrouve Ibrahima quelques jours plus tard dans un maquis [petit bar-restaurant] dont la terrasse est jonchée de coquilles d’huîtres de palétuviers. Après une heure d’une discussion à un test, il finit par me convier à l’atelier familial pour essayer « quelque chose ». Un lundi à dix heures, j’arrive à Bignona, après un long chemin en djakarta [taxi-moto] et en clando [taxi collectif à sept places]. Je traverse la ville – son marché central, sa gare routière, ses cimetières musulman et catholique – sur des pistes de terre battue progressivement dallées de béton, jusqu’à la concession de Seyni.
Seyni Awa Camara sortant dans la cour ; au premier plan, son fils Momodou, assis dans l’atelier, Bignona, 2025, © Ibra Wane
Ensemble de sculptures en attente de cuisson, Bignona, 2025, © Ibra Wane
Carla Gueye, Aline Sitoé Diatta, 2024, vue de l’exposition Comme un œil qui voudrait voir, Le Manège, Institut français de Dakar © Khalifa Hussein
Carla Gueye, Aline Sitoé Diatta et Mère Ana, 2024, vue de l’exposition Comme un œil qui voudrait voir (2024), Le Manège, Institut français de Dakar © Khalifa Hussein
Avant de prendre place dans l’atelier aux murs roses où Aliou, Ibrahima et Momodou passent leurs journées à assister leur mère, j’adresse mes salutations aux membres de la famille croisé·es dans la cour. Pendant ce temps, ameroaw se fait discrète, en retrait de la concession. Elle profite des pauses déjeuner pour se faufiler dans la pièce et surveiller mon avancée. Au fil de mes venues, elle finit par s’asseoir à mes côtés et se joindre à mon travail. Seyni et moi ne parlons pas la même langue,7 mais des gestes et des regards suffisent souvent à nous comprendre lorsqu’aucun·e traducteur·ice n’est présent·e. Lors de cette première « résidence » auprès d’elle, j’ai eu la chance de produire deux sculptures : deux têtes couvertes de pics d’autodéfense, à l’image de ceux développés par les kapokiers pour se protéger des agresseurs. Je les ai ensuite assemblées à des corps en chaux et latérite, donnant naissance à Aline Sitoé Diatta et Mère Ana (2024), présentées lors de l’exposition Comme un œil qui voudrait voir, au Manège de l’Institut français de Dakar, sous le commissariat d’Olivia Marsaud et Franck Hermann Ekra. Cette œuvre est née de ma rencontre, à Oussouye, avec Mère Ana. Guérisseuse traditionnelle, elle m’a raconté ses premières visions : dans sa jeunesse, Aline Sitoé Diatta (1920-1944), figure historique de la résistance sénégalaise à la colonisation française, lui aurait rendu visite en rêve et l’aurait guidée à Kabrousse pour être initiée aux rites d’eau. J’ai été profondément sensible à ses récits de savoirs transmis et de rituels purificateurs. Les liens me sont parus évidents entre l’histoire d’Aline Sitoé Diatta, la pratique de Mère Ana et le travail de Seyni. Comme elle, Aline Sitoé Diatta et Mère Ana, investies chacune à leur manière d’un rôle spirituel et social, avaient d’abord été ostracisées avant d’être pleinement reconnues par leur communauté.
Carla Gueye et Momodou, l’un des fils de Seyni Awa Camara dans l’atelier, Bignona, 2025, © Ibra Wane
Aliou et Momodou dans l’atelier de leur mère, Seyni Awa Camara, Bignona, 2025, © Ibra Wane
Détail d’une œuvre en cours de séchage, Bignona, 2025, © Ibra Wane
Œuvre en cours de séchage dans l’atelier de Seyni Awa Camara, Bignona, 2025, © Ibra Wane
Au fil des jours, à Bignona, les discussions au sein de l’atelier et de la concession sont guidées par des commentaires à la radio. On serpente entre des thèmes personnels et d’actualité : mon histoire complexe avec le Sénégal, résultat d’un héritage familial fragmenté ; les différences entre la Casamance et le nord du pays ; le conflit politique entre Ousmane Sonko et Macky Sall, pour finir par aborder l’histoire de Seyni. Elle raconte des anecdotes, comparant certaines de mes pièces aux jouets fabriqués de ses mains dans sa jeunesse. Au détour d’un grésillement, j’apprends d’autres qu’elle n’est pas la mère biologique de certains des fils de la maisonnée, issus en réalité de ses coépouses. Seyni me confie également avoir perdu plusieurs enfants : rétrospectivement, je tends à penser qu’elle continue de leur donner vie à travers ses sculptures. Avec ses fils, j’évoque finalement son décès présumé – il s’agit en réalité de celui de la femme basée à Dakar qui plagiait son travail – ainsi que son entrée dans le marché de l’art. Plus jeune, Seyni a eu l’occasion de voyager en Europe dupée par les promesses mensongères d’un galeriste peu scrupuleux. De cette tournée, elle ne reçoit rien. Elle est dépouillée de son travail, tandis que l’écosystème du marché de l’art développe autour d’elle un discours exotico-mystique, réducteur et fantasmé. Je pense, par exemple, au texte du catalogue de l’exposition Magiciens de la terre, présentée en 1989 au Centre Pompidou et à la grande halle de la Villette, où l’on peut lire que Seyni « exhibe son excentricité, ses fantasmes et les “mauvais esprits” qui l’animent » et « étale ostensiblement ses sculptures érotiques et autres monstres, aux côtés des ignames et des tomates ».8
Louise Bourgeois, « Seni Awa Camara », dans Contemporary Art of Africa, éd. André Magnin et Jacques Soulillou (1996), p. 54, Tous droits réservés
Qu’elle ne fût pas ma surprise, lors de ma lecture de Contemporary Art of Africa (1996)9, de découvrir un regard critique sur l’œuvre de Seyni émanant de Louise Bourgeois (1911-2010), l’une de mes premières références artistiques. À travers ce texte, L. Bourgeois dit voir dans les formes de Seyni, l’expression cohérente d’une vision du monde structurée autour de la famille, des souvenirs et du quotidien. Elle contredit fermement l’érotisation de ses sculptures faite dans le catalogue des Magiciens de la Terre et met en lumière les caractéristiques occultées ou déformées de cet œuvre : la constance d’un style, la maîtrise des gestes, et l’intimité des relations entretenues par Seyni avec ses sujets. « D’une artiste à une autre, je respecte, j’apprécie et j’aime [Seyni Awa] Camara.10 » Difficile de savoir si ameroaw se souvenait de L. Bourgeois – ou même si elle a jamais réellement perçu l’enjeu de cette rencontre –, mais ce texte demeure la preuve d’un moment partagé.11
Carla Gueye et Momodou, l’un des fils de Seyni Awa Camara, Bignona, 2025, © Ibra Wane
Momodou, fils de Seyni Awa Camara, appliquant un engobe sur les sculptures de sa mère et sur celles de Carla Gueye (Corps immergés), avant leur cuisson, Bignona, 2025, © Carla Gueye
Détail d’une œuvre en cours de séchage dans l’atelier de Seyni Awa Camara, Bignona, 2025, © Ibra Wane
Grâce à ses fils, qui m’ont aidée à préserver ce lien précieux partagé avec Seyni, j’appris son souhait de me voir revenir pour m’en apprendre davantage. Alors, à la première occasion, en 2025, je suis retournée chez elle. Je n’oublierai jamais l’instant où elle m’a serrée dans ses bras, après plus d’un an d’absence. Ameroaw vieillissait, et je prenais profondément conscience que nos chemins auraient très bien pu ne jamais se croiser. Ainsi, ce retour constitue pour moi une réelle initiation : Seyni me détaille la technique familiale de façonnage et d’élévation, le séchage des pièces selon leur dimension, ainsi que le processus de cuisson. Ultimement, ses fils me proposent de se joindre à eux à la recherche de la bonne argile et j’ai la permission d’observer la réserve de terre pour l’année. Autrefois, c’était Seyni qui parcourait des kilomètres avec un seau de plusieurs kilos posé sur la tête, allant et venant pour reconstituer son stock. Le succès venant, son mari assuma cette tâche afin de lui permettre de se consacrer entièrement à la création.
Observation d’une sculpture de la série Corps immergés (Carla Gueye) dans les mangroves de Mangagoulack, 2026 © Ibra Wane
Installation d’une sculpture de la série Corps immergés (Carla Gueye) dans les mangroves de Mangagoulack, 2026 © Ibra Wane
Entretien d’une sculpture de la série Corps immergés (Carla Gueye) dans les mangroves de Mangagoulack, 2026 © Ibra Wane
Les pièces créées lors de ce second séjour ont été immergées peu de temps après leur production dans les mangroves de Mangagoulack, toujours en Casamance. Dans la région, l’ostréiculture artisanale constitue une activité économique majeure, et quasi toute de la main-d’œuvre est composée de femmes. Elles transmettent depuis des générations des savoir-faire traditionnels, dont la collecte des des huîtres à l’entretien des palétuviers. Désormais formées à l’ostréiculture moderne, leur travail, souvent peu reconnu, contribue non seulement à la survie économique des communautés locales, mais aussi à la préservation des mangroves, essentielles à l’équilibre écologique de la zone. Depuis la mi-2025, Awa, Benna, Seynabou et Sona – les quatre ostréicultrices de la coopérative avec laquelle je collabore – veillent sur l’installation du projet Corps immergés, avec l’accompagnement d’Ibrahima Thiao, chercheur en aquaculture.12
Comme tant d’autres avant moi, j’ai traversé cette cour pour rencontrer Seyni – ou plutôt l’image façonnée d’elle par les autres, celle d’une femme décrite comme une magicienne, gardienne de secrets. Je ne les ai ni cherchés ni percés. Sa transmission passait par d’autres voies : dans un regard, un geste lent, une manière de faire partagée sans bruit. Je fus frappée moins par sa légende que par la réalité de sa vie. De fait, ses conditions d’existence contrastaient très fortement avec le marché qui entoure ses œuvres et les fait voyager loin de Bignona : pourtant, elle continuait. Elle modelait la terre chaque jour, en vivait et faisait vivre son entourage. Son travail demeurait avant tout un espace de survie et de solidarité, où sa famille entière se tenait debout.
En quittant Bignona, j’ai renoncé à repartir avec une vérité. Je ne connaîtrai jamais les mystères prêtés à Seyni. J’ai reçu d’elle autre chose, plus fragile et plus durable : une manière d’habiter la terre, d’écouter ce qui se transmet hors des mots, de reconnaître la force qui persiste dans une pratique quotidienne. Cette présence continue de travailler en moi.
Carla Gueye (née en 1997, à Saint-Michel, près d’Angoulême) est une artiste pluridisciplinaire basée à Paris, diplômée de l’École d’art de Cergy en 2022. Lauréate de la mention Ateliers Médicis du prix COAL 2024, elle remporte également le Grand Prix de la Biennale internationale de sculpture de Ouagadougou (BISO) en 2025. Son travail a été présenté notamment au Quatorzerohuit à Dakar (2023), à 100 % L’Expo à la Grande Halle de la Villette (2024), à la galerie Le Manège de l’Institut français de Dakar (2024), au Musée dauphinois de Grenoble dans l’exposition Pays Bassari (2024–2025), au Salon de Montrouge (2025), à la 36e Biennale de São Paulo (2025) et au MAIF Social Club à Paris (2025–2026).