Tatiana Parcero, Consciousness Terra # 4, 2020, impression Inkjet Hahnemühle, 50 x 50 cm © Courtesy Tatiana Parcero
Depuis les années 1990, l’artiste mexicaine Tatiana Parcero (née en 1967) explore les liens entre identité et mémoire en relation avec la nature et le corps. À travers le genre de l’autoportrait, elle analyse l’entremêlement des processus personnels, des situations sociales et des catastrophes naturelles dans la vie humaine et interprète ceux-ci comme parties d’un même tissu où s’entrecroisent les événements individuels et la mémoire collective. L’artiste travaille sur les concepts de carte, de cartographie et de territoire à différents niveaux – physique, spirituel et symbolique –, afin de sensibiliser à la protection et au respect de la nature.
Tout au long de sa carrière, Parcero s’approprie différentes techniques, telles que la vidéo et la photographie, pour créer son propre langage. Elle développe très tôt une méthode personnelle : la juxtaposition d’acétates translucides en noir et blanc sur des photographies en couleur, ce qui lui permet de concevoir des transparences qui donnent l’illusion de voir à travers le corps. L’artiste utilise ainsi diverses sources iconographiques qu’elle imprime sur les acétates afin de produire un nouveau territoire visuel.
Tatiana Parcero, Cartografía interior # 44 [Cartographie intérieure # 44], 1996 © Courtesy Tatiana Parcero
Parcero étudie les peuples préhispaniques et souligne leur regard particulier sur le corps et la nature, ce qui la rapproche des concepts écoterritoriaux. À partir de sa série Cartografía interior [Cartographie intérieure, 1994-1996], elle interprète le corps dans sa relation holistique avec la nature, en s’appuyant sur les cultures maya et aztèque. Parcero rappelle que, dans les cosmovisions autochtones, il n’existe aucune séparation entre le corps et la nature : « […] ils voyaient la terre […] comme un tout, l’union des deux parties […] les rivières associées aux veines, les organes aux lacs et le corps comme un territoire très symbolique1 […]. » Sa conception élargie de l’autoportrait reflète l’impact de la destruction de la nature sur nos vies. Les concepts de corps-territoire-terre, développés par les féminismes communautaires et latino-américains, ainsi que les analyses écoféministes qui révèlent les liens intimes entre les relations de domination et d’exploitation des femmes et celles de la nature, sont mis de l’avant dans ses photographies, afin de sensibiliser à la nécessité d’un changement urgent des comportements. Enfin, dans ses dernières séries, l’artiste documente la multiplicité des corps lors des marches féministes organisées au Mexique et en Argentine – pays où elle réside depuis 2000 – en intégrant son corps dans le champ de l’action collective.
Dans le présent article, je me concentrerai sur les œuvres qui font partie des séries Ossis Naturam Corporis (2018) et Consciousness Terra (2020), consacrées par l’artiste à la crise écologique planétaire. En ce sens, la vision holistique de Parcero peut être mise en relation avec de nouvelles positions dans le champ scientifique, comme celle de la célèbre biologiste Sandra Díaz, qui use de l’expression « tissu de la vie » sur terre pour désigner les processus naturels constitués avec les personnes au fil des millénaires. Díaz souligne la parenté évolutive des humains avec le reste des êtres vivants et notre dépendance physique et culturelle à leur égard. Elle défend donc cette expression, car celle-ci met en lumière le tissu qui soutient l’humanité et la richesse des contributions de la nature aux êtres humains2.
Depuis les années 1970, moment où le courant écoféministe émerge au sein des mouvements de libération radicale – grâce notamment à la pensée pionnière de la Française Françoise d’Eaubonne, qui théorise les liens de causalité entre surpopulation, dévastation de la nature et domination masculine3 –, on dénonce l’idée fausse de la supériorité de l’espèce humaine sur les autres espèces de la planète et, par conséquent, le pouvoir et le contrôle que l’humain exerce sur les autres. Cette situation, qui est aujourd’hui urgente, conduit à la crise écosystémique actuelle.
Tatiana Parcero, Ossis Natura Corporis # 5, 2018, impression Inkjet Hahnemühle, 100% coton, 45 x 45 cm © Courtesy Tatiana Parcero
Tatiana Parcero, Ossis Naturam Corporis # 4, 2018, impression pigmentaire d’archive, 67 x 53 cm © Courtesy Tatiana Parcero
Tatiana Parcero, Ossis Natura Corporis # 2, 2018, impression Inkjet Hahnemühle, 100% coton, 47 x 47 cm © Courtesy Tatiana Parcero © Courtesy Tatiana Parcero
Dans cette optique, l’artiste utilise dans la série Ossis Naturam Corporis des os de bovins trouvés à Brandsen, une zone rurale du Grand Buenos Aires, pour évoquer la fin de la nature et, de ce fait, la fin de l’humanité, compte tenu de l’interdépendance des espèces. Dans Ossis Naturam Corporis #5, son autoportrait nu se confond avec le sacrum de l’animal dont elle recouvre son visage, s’assimile à celui-ci, partie d’un tout. Au-dessus d’eux, comme s’il s’agissait d’une peau qui s’étend jusqu’au fond de l’œuvre, l’artiste juxtapose les illustrations d’organismes marins créées par le naturaliste et philosophe allemand Ernest Haeckel (1834-1919), qui inventa le terme « écologie ». Ces formes renvoient aux radiolaires, c’est-à-dire à un plancton microscopique qui vit dans les océans, flottant et se nourrissant de bactéries et de phytoplancton. Ce dernier est d’ailleurs responsable d’environ 50 % de la production d’oxygène sur terre, ce qui démontre le lien entre les océans et la vie humaine et non humaine. Parcero ne colore que certaines zones des radiolaires, celles qui s’étendent sur ses mains et celles sur la partie supérieure du sacrum bovin qu’elle tient. La communion entre son corps à la peau illustrée et l’os animal évoque le tissu qui relie tous les éléments peuplant la Terre et, en même temps, l’urgence de les préserver.
Le concept holistique et d’interdépendance de la nature est également abordé dans les œuvres Ossis Naturam Corporis #2 et #4. Dans la première, la colonne vertébrale de l’animal repose sur celle de l’artiste, comme si nous pouvions voir l’intérieur et l’extérieur d’un même corps. Cette fois-ci, une série de cnidaires hydrozoaires, Porpema prunella et Porpita porpita, se transforment en peau qui recouvre le corps de Parcero. On sait très peu de choses sur la première espèce – celle qui est placée sur sa poitrine – car aucune observation confirmée n’a été faite depuis sa découverte en 1801 et sa nomination et illustration ultérieures par Haeckel en 1888. Il est donc possible qu’elle soit éteinte. Quant à Porpita porpita, on la trouve dans les eaux tropicales et subtropicales du Pacifique, de l’Atlantique et de l’océan Indien, et elle est fréquente dans le golfe du Mexique en raison de la chaleur de l’eau. Avec l’augmentation de la température des océans, sa présence est en hausse4. Nous pouvons considérer que ces espèces témoignent de l’impact négatif de l’activité humaine sur l’écosystème, que ce soit par leur disparition (Porpema prunella) ou par leur expansion (Porpita porpita). De même, l’épine dorsale de la vache nous rappelle l’alimentation à base de viande animale, qui génère d’énormes quantités de méthane, en plus des déchets occasionnés par le bétail et les engrais qui émettent de l’oxyde nitreux, une substance plus puissante que le dioxyde de carbone (CO2). L’élevage bovin représente 14,5 % des émissions annuelles de gaz à effet de serre au niveau mondial5.
Dans Ossis Naturam Corporis #4, l’artiste introduit sa tête dans la hanche d’une vache, évoquant une étrange silhouette dont le corps attend sur l’échafaud son exécution. Sur l’image, Parcero superpose à nouveau, à la manière d’une peau ou d’un tatouage, l’image de deux Thamnostylus dinema disposées en miroir, déployant leurs filaments comme s’il s’agissait de colliers. Les formes ondulantes du cnidaire s’entremêlent avec celles de la hanche de l’animal et avec les cheveux de l’artiste, donnant l’impression d’une couronne sur le point de rouler avec la tête.
Le caractère pluridimensionnel de la corporéité est mis en avant par les féminismes communautaires, en particulier par la militante Lorena Cabnal lorsqu’elle invite à se réapproprier les corps : « Il est question d’une proposition féministe qui intègre la lutte historique et quotidienne de nos peuples pour la récupération et la défense du territoire, en tant que garantie d’un espace territorial concret, où s’exprime la vie des corps. C’est l’une des raisons pour lesquelles les féministes communautaires de la montagne de Xalapán ont engagé la lutte contre l’exploitation minière des métaux, car l’expropriation de la terre, due à l’hégémonie du modèle de développement capitaliste patriarcal, menace gravement la relation que nous, femmes et hommes, entretenons avec la terre, avec la vie. Elle a établi la propriété privée comme garantie et légalité de sa possession, afin de s’assurer qu’elle puisse régner sur un espace concret. »6 Cabnal souligne ainsi que, dans les zones polluées, spoliées et où les femmes et les enfants subissent en permanence différents types de violence, il n’est pas possible de mener une vie digne. Les corps, les territoires et la terre doivent être considérés comme étroitement liés sur le plan spirituel afin d’en assurer la protection et la préservation. Sans une cosmovision sensible au transcendant, qui considère l’interdépendance des espèces, nous sommes à la merci de l’utilitarisme et de l’extractivisme de la nature et des corps. Dans la série Ossis Naturam Corporis, Parcero aborde cette question à travers des symboles associés à la violence et à la mort, d’une manière à la fois subtile et profonde.
Tatiana Parcero, Consciousness Terra # 4, 2020, impression Inkjet Hahnemühle, 50 x 50 cm © Courtesy Tatiana Parcero
Parcero réalise la série Consciousness Terra pendant la pandémie de coronavirus, moment où plusieurs de ses préoccupations liées à l’écosystème s’accentuent. Dans Consciousness Terra #4, elle superpose sur son visage des branches de Guandalay ou Jacaranda, un arbre qui lui rappelle à la fois sa vie au Mexique et en Argentine. Les jacarandas sont originaires d’Amérique du Sud, en particulier d’Argentine, du Brésil et du Paraguay. Leur nom signifie « parfumé » en guarani. Ils sont arrivés au Mexique au xixe siècle, à l’époque de Porfirio Díaz. Dans ce pays, ils transforment le paysage urbain au printemps avec leurs fleurs lilas qui, en tombant, forment des tapis naturels. Compte tenu de la période à laquelle ils fleurissent, ils symbolisent la renaissance de la vie. C’est peut-être pour cette raison que l’artiste recouvre son visage pensif et absorbé de branches d’un arbre qui apporte l’espoir d’une nouvelle étape. Peut-être comme jamais auparavant, pendant la pandémie, nous avons été témoin·es de villes qui purifient leur air grâce à l’inaction humaine, d’espèces végétales qui reverdissent et d’animaux qui retournent dans leur milieu naturel. Ce moment d’espoir est raconté par Parcero avec une incertitude manifeste, qui transparaît dans son visage méditatif. Ce processus s’achève à la fin de la pandémie, lorsque l’occupation humaine se rétablit sans conscience réfléchie de ce qui s’était produit, ni souvenir de la fragilité éprouvée.
En conclusion, les œuvres de Tatiana Parcero témoignent de l’engagement de l’art féministe en faveur d’une sensibilisation à la crise écologique actuelle, afin de susciter la réflexion et le débat nécessaires à un changement urgent des comportements, sans lequel notre survie en tant qu’espèce sur la planète est menacée.
María Laura Rosa est professeure d’esthétique à la Facultad de Filosofía y Letras (Universidad de Buenos Aires) et chercheuse au Consejo Nacional de Investigaciones Científicas y Técnicas. Ses recherches portent sur l’art féministe en Argentine, au Brésil et au Mexique au cours des trois dernières décennies du xxe siècle. En collaboration avec Luana Saturnino Tvardovskas, elle a édité O sexo da Arte. Teorías e críticas feministas (2023). Elle est l’autrice de De cuerpo entero. Debates feministas y ámbito cultural en Argentina 1960-1980 (2021), entre autres ouvrages. Elle est commissaire de l’exposition Tatiana Parcero. Tierra recuperada. Territorio. Cuerpo (2026).