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Prix AWARE

Vera Molnár
Nommée au Prix d'honneur 2018

© Galerie Oniris – Rennes

Un hommage-dommage lyrique à une artiste des trois « con1- » : Vera Molnár

Un matin au milieu des années 2000 Leo J. M. Koenders, collectionneur et membre du cercle des « Lecteurs zurichois d’Ulysse », appelle Vera Molnár pour lui passer commande d’un livre-hommage dédié à la mémoire de James Joyce. Vera Molnár, artiste peu encline à répondre aux chants des commanditaires – elle a, pendant de nombreuses années, refusé de montrer son travail, privilégiant une certaine dématérialisation de l’art, maintenant ainsi un cap conceptualiste –, se prend au jeu de la proposition inopinée.

Vera Molnár - AWARE Artistes femmes / women artists

Vera Molnar, 1% de désordre bleu et rouge (A, B, C et D), 1974-1978, peinture sur papier, quadriptyque, 4 x 50 x 50 cm, Courtesy Vera Molnár, © Galerie Oniris, Rennes, © ADAGP 2017, Paris

Contre toute attente, elle choisit l’entrée Leopold Bloom, à mille lieues de l’image spartiate et rigoriste – constructiviste et conceptuelle – de l’aura qui entoure son travail. Diamétralement opposé à l’ascétique intellectuel Stephen Dedalus, Bloom est un publicitaire juif agité par ses désirs de chair. Mais Bloom, comme Molnár, est né en Hongrie. Coïncidence des origines hongroises, B-L-O-O-M – V-I-R-A-G dans le texte – est né dans un village nommé Szombathely. L’artiste déploie sans épanchement seize études – le choix de la méthode scientifique et le refus du mysticisme avant tout. Les variations d’emplacement des lettres-signes rappellent le jeu systémique et fascinant de Joyce qui avait su, selon Jacques Aubert, redonner une « densité énigmatique au langage », parer d’une « inquiétude les mots » et « impulser au silence un certain fracas2 ». En évoquant un déplacement qui matérialise une ligne allant de l’est vers l’ouest, Vera Molnár dessine en creux la tangente folle de Joyce, celle d’une anarchie dans la tâche répétitive du constructivisme3.

Vera Molnár - AWARE Artistes femmes / women artists

Vera Molnár, Meule, la nuit – P, 1977-2013, acrylique sur toile, 80 x 80 cm, Courtesy Vera Molnár, © Galerie Oniris, Rennes, © ADAGP 2017, Paris

Lettres à ma mère (1981-1990) est une autre œuvre iconoclaste dans la trajectoire de Vera Molnár. Elle y reproduit l’écriture manuscrite de sa mère qui a cessé à la mort de celle-ci et constituait, selon Molnár, un « événement important dans [s]on univers visuel4 ». Toutes les semaines, mère hongroise et fille naturalisée française s’écrivaient : « Ma mère avait une belle écriture. Un peu gothique, en même temps un peu hystérique5. » Là encore, l’histoire personnelle – marquée par l’exil choisi puisqu’il était motivé par un devenir d’artiste, mais néanmoins expérimentée dans un cadre politique, celui des procès populaires – est à l’origine d’un processus. Ce dernier transmute la désincarnation de l’être aimé en une suite familière propre à la discipline de l’artiste : de la machine imaginaire aux algorithmes cybernétiques. Des traits dessinés à l’image de ceux d’un sismographe relevant la mesure de l’écart que provoque l’introduction du désordre (hystérique) par rapport à une situation d’ordre (gothique). À l’image de ses répétions et variations de la lettre M, M comme Malevitch ou Mondrian, qui peuvent occuper aussi bien une page d’un livrimage qu’un all-over, Vera Molnár impulse de l’erreur, de la malformation, du dommage dans la répartition architecturée en hommage aux deux maîtres de l’abstraction. Une sorte de « bégaiement modulaire », une « ivresse fractale », une « culbute6 » géométrique que recense l’artiste dans son texte Je m’aime.

La filiation de Vera Molnár avec les familles de l’abstraction française ou un certain minimalisme français7 ne peut être envisagée aujourd’hui qu’en tenant compte de la rigueur avec laquelle l’artiste s’applique à disséminer une forme de désobéissance au cœur même des canons historiographiques. Vera Molnár s’est employée à se détacher des codes de la culture visuelle non pas avec un dogmatisme religieux mais à partir d’un ascétisme joyeux, une rigueur facétieuse.

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Vera Molnár (1924, Hongrie) est étudiante à l’École des beaux-arts de Budapest. Rapidement, elle décide de devenir peintre et s’installe à Paris en 1947. Éblouie par la peinture de Georges Braque, Jean Hélion et Paul Klee, elle s’engage dans une quête de l’épure à l’opposé de l’abstraction lyrique et mystique. À partir de 1968, elle se passionne pour la programmation informatique puis, dans les années 1990, elle renoue avec des formes premières esquissées à la main. Ses œuvres figurent dans de nombreuses collections publiques internationales, dont le CNAP et le musée national d’Art moderne – Centre Georges-Pompidou. Son travail a été, entre autres, présenté au Credac (Ivry-sur-Seine), au 49 Nord 6 Est – FRAC Lorraine (Metz), au musée de Grenoble, au Grand Palais, au Digital Art Museum (DAM, Berlin) et au Ludwig Múzeum (Budapest). Le musée des Beaux-Arts de Rouen et le centre d’art contemporain de Saint-Pierre-de-Varengeville lui consacrent une rétrospective en 2012.

1
Vera Molnár définit son travail à la croisée du constructivisme, du conceptuel et du computer.

2
Aubert Jacques, « Heureux qui comme Ulysse… L’Ulysse de James Joyce », émission Les Chemins de la philosophie, France Culture, 27 octobre 2014.

3
Baby Vincent, « Introduction », dans cat. expo. Vera Molnár. Une rétrospective, 1942-2012, musée des Beaux-Arts, Rouen, 2012, Paris, Bernard Chauveau éditeur, 2012.

4
« Elle m’écrivait chaque semaine, et ce fut une suite d’événements importants dans mon monde visuel. » En ligne, URL : http://www.veramolnar.com/blog/wp-content/uploads/VM1991_lettres.pdf.

5
Ibidem.

6
Molnár Vera, Je m’aime, dans cat. expo. Vera Molnár. Inventaire, 1946-1999, Ladenburg, Preysing, 1999, p. 89.

7
Lemoine Serge, « Vera Molnár, reConnaître », dans cat. expo. Vera Molnár, musée de Grenoble, Grenoble, 2001-2002, Paris, RMN, Grenoble, musée de Grenoble, 2001.

Rapporteuse : Géraldine Gourbe, philosophe, chercheure associée à l’École nationale supérieure d’art de Dijon et commissaire d’expositions
110 boulevard Saint Germain 75006 Paris (France) — info[at]aware-art[.]org — +33 (0)1 55 26 90 29