Simone Decker, Chewing in Venice, 1999, 2 séries de 15 photographies, Ilfochrome Classic sur Dibond, chacune mesurant 67 x 98 cm, Venise, 48e Biennale © Courtesy Simone Decker, © Adagp, Paris, 2026
Cet article retrace, dans une perspective d’ensemble, les singularités du Luxembourg entre 1919 et 2025, dans le contexte des femmes artistes. À partir de 1919, après la Première Guerre mondiale, l’histoire des femmes artistes au Luxembourg s’inscrit lentement à la fois dans une reconstruction et une émancipation, notamment à travers une structuration du paysage artistique. On voit se multiplier les salons, annuellement, mais aussi des prix et quelques commandes publiques, le tout intégré dans une géographie culturelle singulière. Le Luxembourg est un petit territoire, multilingue, à la fois enclavé et traversé par des circulations européennes. Il importe de souligner que cette configuration très particulière constitua un frein aux carrières artistiques, d’autant plus pour les femmes de classes sociales populaires tout simplement empêchées d’y accéder. A contrario, l’après-guerre se révèle une période d’accélération inattendue, depuis des bourses institutionnelles, développées peu à peu, jusqu’au pavillon national à la Biennale de Venise à la fin des années 1980 et, aujourd’hui, aux institutions contemporaines de plus en plus agiles.
De 1919 à 1938, on assiste, comme dans de nombreux pays européens, à une émancipation et une certaine libéralisation des conditions et droits des femmes, et cet état des choses se maintient pendant la Seconde Guerre mondiale. Les premières trajectoires de femmes artistes au Luxembourg apparaissent en effet dans l’entre-deux-guerres autour du Cercle artistique de Luxembourg (CAL), fondé en 1893, et de son salon, encore en activité de nos jours. Un exemple marquant est celui de l’artiste et poétesse Lily Unden (1908-1989), l’une des figures emblématiques de cette période. Formée à Bruxelles, mais aussi à Paris et à Strasbourg, elle expose régulièrement au CAL de l’avant-guerre, puis elle rejoint la Résistance et est déportée à Ravensbrück. Quand elle revient en 1945, elle enseigne le dessin et la peinture dans différents lycées, tout en poursuivant une carrière d’artiste, créant une œuvre picturale (des natures mortes, principalement des bouquets, des paysages ainsi que des illustrations) devenue une véritable référence nationale. Son parcours mêle pratique artistique, pédagogie mais aussi engagement pour la mémoire et démontre comment la reconnaissance des femmes artistes a longtemps transité par des relais para-artistiques, notamment dans et à travers l’éducation et la mémoire civique. Le cadre purement institutionnel demeure néanmoins masculin, les femmes resteront d’ailleurs minoritaires jusque dans les années 1970.
De 1945 à 1968, la professionnalisation des femmes dans l’art évolue et permet une lente visibilisation de leur travail. Quelques opportunités apparaissent : le Prix Grand-Duc Adolphe par exemple, créé en 1902 et décerné aux exposant·e·s du Salon du CAL, compte des lauréates dès l’entre-deux-guerres et, surtout, après 1945, comme Charlotte Engels (1920-1993) en 1952 ou Yola Mersch-Reding (1927-) en 1963. Ce prix, imaginé par la grande-duchesse Marie-Adélaïde (1894-1924), qui elle-même fut peintre, joue un rôle symbolique dans la légitimation des créatrices. Après la guerre, les carrières féminines s’inscrivent dans la reconstruction du pays par deux leviers, l’enseignement artistique d’une part, les commandes publiques et la participation aux salons d’autre part. La visibilité des femmes artistes reste timide et leur présence sur le marché de l’art local est anecdotique, mais il existe quelques trajectoires individuelles qui s’affirment grâce à des réseaux transfrontaliers (Belgique, France, Allemagne) et à des prix nationaux. Cette période consolide la figure d’une artiste luxembourgeoise « polyvalente », circulant entre ateliers, écoles, expositions collectives et métiers d’art, un modèle qui s’installe durablement au Luxembourg.
La période entre 1968 et 1990 marque l’entrée du contemporain et l’irruption du féminisme. La fin des années 1960 amorce un basculement. Berthe Lutgen (1935-) inaugure la pratique dès 1969 des happenings au Luxembourg et participe en 1971 à la fondation du Mouvement de libération des femmes (MLF) et du Groupe de recherche d’art politique (GRAP). Son œuvre, qui relie explicitement une pratique picturale à la lutte féministe communiste, à travers les corps féminins, les droits des femmes mais aussi la violence qui leur est faite, constitue un repère pour les générations suivantes. Avec La Marche des femmes (2017-2019), Berthe Lutgen affirme une pratique profondément engagée sur le plan politique. Aujourd’hui, son travail est visible dans les musées du pays et l’artiste a été lauréate, en 2022, du Lëtzebuerger Konschtpräis créé par le ministère de la Culture.
Simultanément, le Luxembourg commence, à partir des années 1980, à se doter de politiques culturelles plus conséquentes notamment à travers la création, en 1982, du Fonds Culturel National (FOCUNA), qui sera rejoint plus tard, en 2020, par Kultur | lx – Arts Council Luxembourg. Dans un marché de l’art très resserré, ces structures représentent des aides cruciales pour des femmes artistes souvent moins connectées aux circuits commerciaux.
Simone Decker, Chewing in Venice, 1999, 2 séries de 15 photographies, Ilfochrome Classic sur Dibond, chacune mesurant 67 x 98 cm, Venise, 48e Biennale © Courtesy Simone Decker, © Adagp, Paris, 2026
Entre 1990 et 2006, le Luxembourg s’engage dans une nette internationalisation de l’art et on voit apparaître différents lieux importants. En 1996, le Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain devient le premier centre d’art du pays avec un programme résolument tourné vers l’expérimentation et les artistes émergent·e·s, un levier décisif pour ces dernières. On pense ici à Simone Decker (1968-) qui se distingue particulièrement. Elle participe à la Biennale de Venise en 1999 avec sa fameuse série photographique Chewing in Venice, dans laquelle des chewing-gums géants investissent la Cité des Doges par un jeu de trompe-l’œil. Ce geste artistique, désormais presque canonique, met sur orbite une génération qui pense l’espace et l’institution avec davantage d’ironie.
Trixi Weis, Me, Myself and I, 2005, installation multimédia, sculptures cinétiques, vidéos, photo de Bruno Baltzer © Adagp, Paris, 2026
En parallèle, l’espace public est également investi par les artistes femmes. Yvette Gastauer-Claire (1957-), sculptrice et médailleuse, y inscrit sa signature et ce jusque dans la poche de chaque citoyen : elle conçoit, en 2002, la face nationale des pièces en euros luxembourgeoises pour la Banque centrale. Elle définit en ce sens l’iconographie monétaire de l’État. Des créatrices comme Trixi Weis (1967-) multiplient les dispositifs in situ, avec la performance, la sculpture et la scénographie, peuplant l’espace public et institutionnel de formes « à taille Luxembourg ». Les œuvres sont souvent mobiles, transdisciplinaires et adaptables aux commandes.
Tina Gillen, Half Light, 2024, acrylique sur toile, 150 x 210 cm, collection privée © Adagp, Paris, 2026
De 2003 à aujourd’hui, leur présence à la Biennale de Venise joue un rôle majeur pour la visibilité des femmes. 2003 marque un moment charnière : Su-Mei Tse (1973-) remporte à Venise le Lion d’or de la meilleure participation nationale. Son Air Conditioned alliant vidéo, musique, installation confirme la maturité d’une artiste singulière et d’une scène. Cette représentation nationale à l’un des événements les plus importants dans le paysage artistique contemporain est une étape essentielle pour la visibilité des femmes. Ainsi, certaines s’installent dans la durée comme Martine Feipel (1975-), présente à Venise en 2011, avec Jean Bechameil (1964-). Le duo développe depuis une œuvre sculpturale et installative autour de l’architecture, l’industrialisation et la modernité. Tina Gillen (1972-) développe quant à elle, en 2022, le projet Faraway So Close. Cette vaste installation picturale réfléchit l’abri et l’architecture comme des décors mobiles, des visions presque cinématographiques, et par là même affirme la force de la peinture chez les femmes artistes du Luxembourg.
L’enrichissement des collections nationales permet par ailleurs de soutenir la carrière des artistes femmes, celle du Musée national d’archéologie, d’histoire et d’art, par exemple. En 2006, le Mudam Luxembourg – musée d’Art moderne Grand-Duc Jean – ouvre ses portes et offre à la scène Luxembourgeoise un outil muséal contemporain, collectionnant et exposant des artistes locales et internationales, avec une attention croissante à la représentation des femmes. Par l’acquisition d’œuvres de Germaine Hoffmann (1930-2025) et Berthe Lutgen, ou encore par la présence de Carine Krecké (1965-) au sein de la présentation de sa collection en 2025, le musée met explicitement l’accent sur des « générations de femmes artistes », preuve d’un rééquilibrage institutionnel et curatorial en cours.
Letizia Romanini, Regno Amicale [Royaume amical], 2025, structures métalliques, impressions UV sur et sérigraphie sur plexiglas, Konschthal Esch, photo de Christof Weber © Adagp, Paris, 2026
Dans le même temps, le Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, mais aussi les centres d’art de Dudelange créés en 1973 (Centre d’art Dominique Lang) et en 1982 (Centre d’art Nei Liicht), ainsi que la Konschthal à Esch-sur-Alzette, ouverte en 2021, accompagnent désormais des artistes des générations plus jeunes, notamment Justine Blau (1977-), Letizia Romanini (1980-) ou encore Krystyna Dul (1980-) et Neckel Scholtus (1982-), dont les œuvres naviguent entre les thèmes de l’écologie, l’image, le territoire, le politique, le féminisme et l’identité.
En conclusion, on peut affirmer qu’au Luxembourg, dans un contexte hautement patriarcal, les femmes artistes souffrent d’une reconnaissance tardive en comparaison de leurs confrères. Seules celles d’une certaine classe sociale et économique peuvent faire des études, notamment à l’étranger, ou se consacrer presque exclusivement à leur art. Être femme et artiste conduit, en général, à une polyvalence de métiers, notamment en tant qu’enseignante.
Hisae Ikegana, Black Artichokes I, II, III, 2024, demi-vases émaillés, 70 x 100 x 35 cm chacun, réalisés avec le soutien du Konschthal Esch, photo de Christopher Weber © Courtesy Hisae Ikegana
Bady Minck et Angela Summereder, Sang dans la trace, 1979, photogramme © Courtesy des artistes
Sans donner une liste exhaustive des femmes artistes au Luxembourg depuis la fin de la Première Guerre mondiale et outre les noms déjà cités, de nombreuses figures émergent : certaines plus anciennes, de Marie-Thérèse Glaesener-Hartmann (1858-1923) – première femme à avoir étudié l’art à l’étranger – à Ger Maas (1931-2020), d’autres plus jeunes telles que Bady Minck (1956-) ou bien Catherine Lorent (1977-), Hisae Ikegana (1977-) et Sophie Jung (1982-), mais encore Jil Lahr (1991-), Rozafa Elshan (1994-) ou Anne Speltz (1996-).
Claudia Passeri, Campetto [Petit terrain], 2019 © Courtesy Claudia Passeri
Aline Bouvy, Hot Flashes, 2025, vue de l’exposition, Casino Luxembourg – forum d’art contemporain, photo de Karolina Markiewicz © Courtesy Aline Bouvy
L’histoire des femmes artistes au Luxembourg se lit tout d’abord comme la conquête successive de lieux de plus en plus agiles, rendue possible par la mise en place d’outils tels que des programmes spécifiques, des bourses publiques et diverses résidences. Ceux-ci ont compensé un marché de l’art restreint, désormais soutenu par la foire Luxembourg Art Week, et permis un développement à l’étranger comme à travers Lët’z Arles qui, s’intégrant aux Rencontres internationales de la Photographie, a présenté le travail de Laurianne Bixhain (1987-) en 2018, Claudia Passeri (1977-) en 2019 ou Lisa Kohl (1988-) en 2021. Cette histoire se nourrit d’un imaginaire local autour de l’industrie, la sidérurgie, les frontières et le multilinguisme transformés en grammaire plastique par des artistes qui ont su faire du pays une plateforme de départ plus qu’une limite définitive. Une politique publique volontariste de soutien à la création laisse envisager une histoire désormais écrite également au féminin. Depuis le début de sa participation régulière à la Biennale de Venise en 1988, le Luxembourg a été représenté à dix reprises par des femmes : à celles déjà évoquées s’ajoutent Marie-Paule Feiereisen (1955-), Patricia Lippert (1956-) (avec Moritz Ney, 1947-), Doris Drescher (1960-), Nadine Hilbert (1961-) (avec Gast Bouschet, 1958-) et Jill Mercedes (1964-). En 2026, ce sera également une femme artiste, Aline Bouvy (1974-) qui offrira sa vision singulière dans le pavillon luxembourgeois de la Biennale. Une femme curatrice, Stilbé Schroeder, l’accompagne dans le développement du projet.
Karolina Markiewicz est diplômée en sciences sociales et politiques et philosophie et travaille comme réalisatrice, autrice et professeure. Dans la réalisation, elle travaille seule et en collaboration, e.a. avec Silvia Costa, Yuko Kominami, Kevin Muhlen, Ásta Sigurdardottir et Pascal Piron. Ses films ont été sélectionnés dans divers festivals, e.a. à la Mostra de Venise. Elle écrit régulièrement des critiques et des essais pour l’hebdomadaire d’Lëtzebuerger Land, mais aussi pour des revues, notamment Mouvement et Salzinsel, qu’elle a créée et dirigée. Elle est l’instigatrice de Kulturstruktur video talks. Elle est membre de l’AICA.