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Femmes et diversité culturelle à l’honneur en cette 57e Biennale de Venise

16.08.2017 |

Huguette Caland, Various works, 1971-1995, matériaux mixtes, Courtesy La Biennale de Venise, © Photo : Italo Rondinella

Sous l’égide de la commissaire générale invitée Christine Macel, la Biennale de Venise a débuté le 13 mai dernier. Le parcours d’œuvres déployées en partie dans le pavillon central des Giardini et de l’Arsenal regroupe 120 artistes de divers pays exposant leur travail sous le thème festif de « Viva Arte Viva ». Cet hymne à l’art et à ses facultés propose de réfléchir sur le monde et le repenser, particulièrement en ce climat politique planétaire incertain. L’événement, à propos duquel les statistiques habituelles attestent une présence souvent relative des femmes et des artistes non européens – tant dans ses pavillons nationaux et son exposition centrale que dans ses manifestations collatérales –, semble ouvrir de façon plus marquée cette édition à une diversité des identités sexuelles et culturelles.

Femmes et diversité culturelle à l’honneur en cette 57e Biennale de Venise - AWARE Artistes femmes / women artists

Anne Imhof, Faust, 2017, Courtesy La Biennale de Venise, © Photo : Francesco Galli

Femmes et diversité culturelle à l’honneur en cette 57e Biennale de Venise - AWARE Artistes femmes / women artists

Anne Imhof, Faust, 2017, Courtesy La Biennale de Venise, © Photo : Francesco Galli

Le corps et le rapport à l’autre dans la représentation

Parmi les pavillons nationaux qui attirent notre attention figure sans conteste celui de l’Allemagne représenté par Anne Imhof, récipiendaire du Lion d’Or, artiste multidisciplinaire reconnue pour ses performances percutantes. A. Imhof présente Faust, une performance de longue durée (variant entre une heure et demie et deux heures) reprise sur une base quotidienne au cours de laquelle plusieurs interprètes investissent l’espace en suivant un script et une mise en scène préétablis. La vaste architecture est investie dans ses moindres recoins par les performeur·euse·s, qui se glissent même parfois sous le plancher de verre qui couvre les différentes salles. L’intensité de la musique et les regards lancés par les interprètes, entre eux ou au public qui les entoure, confèrent à l’œuvre une profonde théâtralité et une forte charge émotive. Cette mise en scène témoigne ainsi d’un mal-être grandissant que rien ne semble pouvoir apaiser. Le public, intrigué, est alors amené à demeurer dans les lieux afin de connaître le dénouement prévu. La force de l’œuvre d’A. Imhof réside dans sa capacité à amener les spectateurs à réfléchir sur le malaise ambiant inhérent à la société actuelle. Elle semble vouloir insister ici sur notre rapport parfois difficile à autrui. La performance continue à ce jour d’attirer les foules dans le pavillon allemand.

Femmes et diversité culturelle à l’honneur en cette 57e Biennale de Venise - AWARE Artistes femmes / women artists

Tracey Moffatt, My Horizon, 2017, Courtesy La Biennale de Venise, © Photo : Francesco Galli

Composée de deux séries photographiques et de deux vidéos, l’exposition My Horizon de Tracey Moffatt est montrée au pavillon de l’Australie. Déjà en 1997 T. Moffatt avait représenté son pays natal. Son thème principal concerne la colonisation et la confrontation des différentes visions, entre colonisateur et colonisé. La série Body Remembers (2015) est constituée de portraits de grands formats de T. Moffatt incarnant le personnage d’une maid. Les mises en scène, minimalistes et poétiques, donnent lieu à des représentations sous-tendues par des récits souvent mélancoliques. Elles montrent également le visage du personnage parfois détourné ou perdu dans l’immensité des décors – intimes ou désertiques. Les photographies oscillent entre passé et présent, entre affirmation et souvenir. Elles attestent ainsi une certaine mémoire du corps et la résilience des personnes au service des colonisateurs. Les images de la série Passage, à la facture cinématographique et héroïque, donnent à voir quant à elles des personnages contemporains. La vidéo intitulée Vigil (2015) projetée sur le mur extérieur du pavillon constitue certainement la pièce la plus marquante de l’exposition. Elle diffuse en alternance des images modifiées et recolorées de bateaux remplis de réfugiés et des portraits de vedettes hollywoodiennes au regard horrifié. Moffatt y montre à quel point la misère humaine est manipulée en vue d’une consommation des images dans les médias publics.

Femmes et diversité culturelle à l’honneur en cette 57e Biennale de Venise - AWARE Artistes femmes / women artists

Maha Malluh, Food for Thought “Amma Baad”, 2016, bandes audio, trente plateaux à pain en bois, 272,5 x 636 x 8,5 cm, Courtesy La Biennale de Venise, © Photo : Andrea Avezzù

Femmes et diversité culturelle à l’honneur en cette 57e Biennale de Venise - AWARE Artistes femmes / women artists

Maha Malluh, Food for Thought “Amma Baad”, 2016, bandes audio, trente plateaux à pain en bois, 272,5 x 636 x 8,5 cm, Courtesy La Biennale de Venise, © Photo : Andrea Avezzù

Femmes et enjeux politiques

Les différentes sections de l’exposition centrale de l’Arsenal laissent place à plusieurs travaux de femmes artistes, notamment dans le sous-pavillon « Dionysien » largement consacré au corps des femmes. Bien que l’approche à l’origine de cette appellation semble paternaliste – pourquoi ne pas aborder les corps en y incluant ceux des hommes, des personnes trans et LGBT? –, la section recoupe des démarches artistiques politiques.

Parmi les travaux qui retiennent l’attention se trouve une installation murale de l’artiste saoudienne Maha Malluh (première femme saoudienne à être exposée en 2016). La mosaïque monumentale Food for Thought “Amma Baad” regroupe dans ses sillons colorés des cassettes audio dont le contenu correspond à un discours portant sur les règles de conduite réservées aux femmes. Ces cassettes sont réparties sur des plateaux, un objet se rapportant à une tâche typique féminine, de manière à reproduire des mots arabes reprenant chacun des concepts rejetés au pays, comme les mots « fitna » (la tentation), le « haram » (interdit selon de Qu’ran) et le « jihad » (le combat). L’artiste traite ainsi de censure à travers une esthétique minimaliste efficace.

Femmes et diversité culturelle à l’honneur en cette 57e Biennale de Venise - AWARE Artistes femmes / women artists

Huguette Caland, Various works, 1971-1995, matériaux mixtes, Courtesy La Biennale de Venise, © Photo : Italo Rondinella

Femmes et diversité culturelle à l’honneur en cette 57e Biennale de Venise - AWARE Artistes femmes / women artists

Huguette Caland, Various works, 1971-1995, matériaux mixtes, Courtesy La Biennale de Venise, © Photo : Italo Rondinella

Enfin, une place de choix est réservée à un accrochage des dessins et à la présentation de quelques sculptures de l’artiste d’origine libanaise Huguette Caland datant de 1971 à 1993. La production réunie représente des sexes féminins ou encore, pour les sculptures, des personnages au sexe dévoilé dans de multiples positions. Les traits délicats des poses suggérées par l’artiste s’éloignent de celles qui se conforment d’ordinaire à la norme en peinture dans la grande histoire de l’art ou encore en matière de pornographie, destinée à la gent masculine hétérosexuelle. Le sexe féminin est ici reproduit selon une esthétique qui s’affranchit de toute tendance à l’idéalisation.

Les travaux présentés dans cette section versent donc rarement dans le cliché – moins que ne le fait la nomenclature des sous-sections de l’exposition. C. Macel semble accorder une attention spécifique aux productions sélectionnées et à leur accrochage dans un parcours conçu pour faire ressortir le message singulier de chacune, ce qui est fort heureux. Il semble important également de souligner l’apport de plusieurs travaux majeurs à cette exposition, notamment les dessins colorés et sensibles de Kiki Smith, les sculptures monumentales de Phyllida Barlow (pavillon de la Grande-Bretagne) et la lecture politique de Grisha Bruskin (pavillon de la Russie) dont les installations et les projections lumineuses suscitent la curiosité des spectateurs. La relecture qu’elle propose de l’histoire occidentale – sous un angle à la fois politique, social, philosophique, religieux – se concrétise dans une mise en scène aussi originale que pertinente. Il y a ainsi de quoi célébrer l’art des femmes en art au cœur de la Sérénissime par les temps qui courent !

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