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La transformation du monde par les architectes ghanéennes

13.12.2020 |

Pour les trois générations de femmes nées entre l’accès à l’indépendance du Ghana en 1957 et le tournant du siècle, l’architecture constitue une plateforme d’incubation et un potentiel de transformation du monde sans précédent.

Dans le cas d’Alero Olympio (1959-2005), cela se traduit par l’élévation de la latérite au rang de matériau robuste et indispensable aux constructions contemporaines ; en effet, la résonance architecturale de ses travaux et leur activation sur le marché sont aussi puissantes aujourd’hui qu’il y a trente ans. Pour Lesley Lokko (née en 1964), fondatrice de la Graduate School of Architecture à l’University of Johannesburg et désormais doyenne de la City University de New York, c’est la création d’un programme architectural qui stimule l’imagination vivace et intarissable des jeunes architectes africain·e·s. Pour Latifah Idriss (née en 1993), dont la recherche frénétique consiste à photographier, croquer et étudier les kiosques – ces structures que l’on trouve partout dans les régions sud, centre et nord du pays –, cette transformation du monde est une tentative pour que le grand public reconnaisse formellement le design en tant que vocabulaire local des composantes architecturales et des stratégies de développement. À contre-courant du discours dominant sur l’urbanisation des pays du Sud, qui semble assiégé par les puissances mondialisatrices, les créations de ces femmes ghanéennes mettent en avant de solides propositions sur ce que signifie le travail d’architecte. Il ne s’agit pas tant d’une réaction à la globalisation que d’une approche, aux racines et aux interactions complexes, où la mondialisation ne représente que l’une des nombreuses forces auxquelles il faut faire face.

La <i>transformation du monde</i> par les architectes ghanéennes - AWARE Artistes femmes / women artists

Latifah Idriss, Photograph awall drawing, © Latifah Idriss

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Elsie Owusu Architects, Photographie de la renovation de la Cour Suprême britannique, © Morley Von Sternberg

Nourri par l’ouverture nouvelle du pays à un réseau international pluridimensionnel dans les années 1960, à la suite de son accès à l’indépendance, le Ghana connaît une période d’ébullition et de changements massifs dans les années 1970. Elsie Owusu (née en 1953) est âgée de 9 ans quand sa famille déménage du Ghana à Londres ; elle se trouve alors en contact avec d’autres familles issues de la diaspora caribéenne et africaine, qui s’installent définitivement au Royaume-Uni à cette époque. Pendant son enfance, sa conception de la « construction » et du rôle que jouent les femmes dans ce domaine est façonnée par une forme d’entreprenariat familial ghanéen et une culture de l’autoconstruction vues comme de banals rituels quotidiens. Au milieu des années 1970, la vie étudiante de l’Architectural Association déborde de diversité, forte d’un contingent d’Africain·e·s et de Caribéen·ne·s qui suivent leur cursus universitaire au Royaume-Uni. Pourtant, en tant que femme ghanéenne issue de la première génération d’immigré·e·s qui a fait sa scolarité primaire et secondaire à Londres, E. Owusu est la représentante d’une minorité d’étudiant·e·s noir·e·s « locaux·ales ». Après avoir fondé son propre cabinet en 1986, elle devient l’une des 80 associé·e·s du cabinet Feilden+Mawson, qui supervise des projets tels que la restauration de la Cour suprême britannique ou de la station de métro londonienne Green Park. En 2018, E. Owusu, officière de l’ordre de l’Empire britannique (OBE), est candidate à la présidence du Royal Institute of British Architects et, de ce fait, occupe une position singulière dans le domaine architectural et militant en tant que pionnière issue de la première génération de Ghanéen·ne·s actifs et actives au sein de la diaspora ouest-africaine moderne.

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Sutherland & Sutherland, Vue aérienne de l’Ashesi University, © Sutherland & Sutherland

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Sutherland & Sutherland, Vue aérienne de l’Ashesi University, © Sutherland & Sutherland

Bien qu’une seule décennie sépare E. Owusu de la deuxième génération de femmes architectes ghanéennes, cette transformation du monde par une génération à peine plus jeune est profondément influencée par une époque précise de l’histoire politique du Ghana et par la récession économique. Les années 1970 et 1980 inaugurent une période de mobilité accrue entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe, qui pousse ces femmes à s’intéresser à des paysages architecturaux plus variés dès leur plus jeune âge. Alors qu’elle est encore adolescente, Chris Sutherland (née en 1961), du cabinet Sutherland & Sutherland, accompagne son père lors des voyages qu’il effectue pour le ministère des Affaires étrangères ghanéen. En 1960, les relations politiques et économiques internationales ont connu des changements profonds qui ont accéléré la coopération avec certains États, ou la détérioration des rapports avec d’autres. Les hôtels et les stations thermales qu’elle découvre alors font germer en elle un profond amour de l’architecture, à laquelle elle décide de se former à la Kwame Nkrumah University of Science and Technology, où elle est l’une des trois femmes dans une classe de 22 élèves. En contraste avec ses années d’études, au cours desquelles le programme prenait généralement pour modèles d’autres cultures, le campus tentaculaire de l’Ashesi University, conçu par Sutherland & Sutherland, tourne enfin son regard vers l’intérieur et développe ainsi une approche plus locale de l’aménagement, de la circulation et de la vie sociale. Le plan d’ensemble du campus, qui héberge une université privée dont l’objectif est de former une nouvelle génération d’entrepreneur·euse·s sur le continent, s’inspire de la fonction qu’occupe traditionnellement la cour extérieure de la maison familiale et lui fait revêtir de plus amples proportions. Les cours et amphithéâtres de plein air sont reliés par un réseau de chemins pavés de pierre de la région, et les bâtiments de l’université sont construits sur le pourtour du sommet des collines de Berekuso. Comme l’illustrent d’autres projets de différentes tailles et fonctions, tel le siège social de la Databank, le travail de Sutherland & Sutherland reflète l’ambition du Ghana moderne tout en restant sensible au contexte local. Ainsi, l’étendue luxuriante de la région Orientale du pays est omniprésente sur le campus d’Ashesi, où ont été créées des ouvertures et une ventilation à plusieurs échelles à l’intérieur des bâtiments et entre eux.

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Sutherland & Sutherland, Photographie de la Databank Headoffice, © Sutherland & Sutherland

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Alero Olympio, Kokrobitey Institute, © Kokrobitey Institute

Pour les femmes architectes contemporaines de C. Sutherland, dont les familles ont commencé à organiser leur résidence entre le Ghana et l’Europe alors qu’elles étaient encore jeunes, qui ont fait leurs études principalement à l’étranger, cette transformation du monde ouvre de telles perspectives qu’elle ne peut être limitée par l’architecture. Le vocabulaire de cette discipline, les références historiques, les palettes de matériaux et les modèles d’entreprise traditionnels ne suffisent plus à contenir les perspectives transatlantiques, voire globales, imaginées par les individualités ghanéennes du XXIe siècle. Le travail d’A. Olympio donne lieu à une expérimentation à long terme avec la latérite, une terre argileuse riche en fer et en alumine présente sur la plupart du territoire ghanéen – expérimentation qui traduira au cours du temps une forme originale de vie moderne en faisant usage des savoirs traditionnels sur la thermodynamique. L’architecture d’A. Olympio traite de la tactilité dans toutes ses dimensions : le sol est une étendue sensorielle fraîche et lisse constituée de terre et de pierres polies de différentes tailles ; les murs en latérite sont parfaitement aplanis avec une finition caractéristique en latérite mate rouge, ou bien conservent un placage apparent à la surface ondoyante, qui évoque les boules de boue pétrie utilisées dans la technique de tassage traditionnel, cette fois-ci recouvertes de blanc éclatant. A. Olympio fait venir d’Inde des machines pour fabriquer des briques par compression et promeut l’utilisation de la latérite comme outil de développement, à la fois dans l’amélioration du secteur des technologies routières et dans la construction d’habitats locaux. Incarnation des principes du design bioclimatique et de l’économie de ressources, ses projets offrent des solutions technologiques qui non seulement remédient aux défis infrastructurels et énergétiques modernes, mais répondent également au désir de luxe des nouvelles classes moyennes. Quinze ans après sa mort, ce même vocabulaire et cette même aspiration à intégrer dans l’architecture les principes d’une technologie durable gagnent en popularité chez la jeune génération d’entrepreneur·euse·s et d’architectes du pays.

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Orthner Orthner & Associates, Pata4Two House, © Orthner Orthner & Associates

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Orthner Orthner & Associates, Legon City Lofts, © Orthner Orthner & Associates

Le militantisme d’A. Olympio en faveur des technologies durables et des matériaux locaux dans les années 1990 encourage directement et indirectement une acceptation et un usage plus large de la latérite dans l’architecture contemporaine. Fruit d’une solide réputation dans la conception de bâtiments de classe mondiale et d’un modèle d’entreprise unique en son genre au Ghana, la maison Pata4Two des architectes Orthner Orthner & Associates est en quelque sorte l’aboutissement élémentaire de leur défense de la terre, des matériaux naturels et d’une économie respectueuse de l’environnement. Cette maison comprend habituellement trois chambres et se caractérise par ses fondations et ses murs en béton de terre. Une ventilation transversale est assurée grâce à deux importantes ouvertures à l’est et à l’ouest. Une extension ombragée partant du centre de la façade nord du bâtiment et une ouverture à l’ouest au premier étage offrent un habitat modulable aux familles ghanéennes modernes. Pour Rosemary Orthner, Pata4Two représente un archétype architectural qui, par son adaptabilité, sa faible consommation énergétique et sa conception éthique, peut séduire un large public de citadins africains, bien au-delà des frontières du Ghana. Le cabinet, dirigé par le couple Orthner, a également permis de mettre en avant le travail de sa jeune associée Akosua Obeng, qui supervise un projet de maternité attenante à une clinique implantée au cœur d’un des plus grands marchés alimentaires de la capitale.

Ce type de collaboration active avec de nouveaux et nouvelles architectes soutient la jeune génération de femmes architectes. Pour Alice Asafu-Adjaye (née en 1969), qui ouvre en 2015 son propre cabinet, Mustard Architects, après avoir lancé la branche ghanéenne d’Adjaye Associates en 2012, ce travail avec de nouvelles conceptrices comme L. Idriss perdure sous forme de marrainage et d’aide à l’autonomisation. Ces dernières années, son action en tant que commissaire d’exposition principale représentante du Ghana pour la série d’événements mondiaux Africa by Design et pour la prochaine Biennale du design de Londres contribue à donner de la visibilité à la création ghanéenne sur les plateformes mondiales du design. Pour les architectes récemment diplômé·e·s, cette philosophie de transformation du monde a été accélérée par la formation locale de jeunes collectifs de professionnel·le·s, qu’illustrent par exemple le militantisme et les projets menés par Juliet Sakyi-Ansah, fondatrice de The Architect’s Project (TAP), et par Kuukuwa Manful, directrice d’Adansisem. L’évolution de ces initiatives a encouragé, au Ghana et dans le monde entier, la création d’espaces indépendants des écoles d’architecture qui, parce qu’elles sont trop orientées, trop débordées, parce qu’elles manquent de réactivité, d’adaptabilité culturelle et d’ancrage méthodologique, peinent à accueillir et à accompagner la jeune génération d’architectes.

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Lesley Lokko, Couverture de White Papers, Black Marks, © Julie Mehretu

Dans un contexte plus général, cette volonté de développer des compétences de transformation du monde est incarnée par la pratique de L. Lokko. Son ouvrage White Papers, Black Marks, publié en 2000, retrace sa carrière d’écrivaine, d’architecte et d’enseignante et synthétise une pensée globale sur la race, l’identité et l’architecture que cette dernière discipline seule ne suffisait pas à exprimer. Son emblématique maison en adobe – House Lokko – et ses romans sont autant d’éléments tangibles de son parcours, mais c’est son militantisme ininterrompu en tant qu’enseignante qui fournit une plateforme généreuse pour le développement de l’architecture et de l’influence de l’architecte dans la société ghanéenne et dans le monde. Comme Pata4Two, le rôle qu’a joué L. Lokko dans l’essor de la Graduate School of Architecture à l’University of Johannesburg, qui est passée de onze étudiant·e·s en 2014 à 105 en 2019, a eu un écho au sein de la diaspora en transformant les programmes et méthodologies des écoles dans le reste du monde. Paradoxalement, à l’inverse de ce qu’il en est dans des domaines mieux compris, comme l’ingénierie, la médecine, le droit ou même les beaux-arts, le parcours sinueux que peuvent prendre les études d’architecture et la diversité des fonctions assurées par les femmes dans la profession ont augmenté la capacité qu’a la discipline de faire office de projet actif et protéiforme à une époque de bouleversements sans précédent.

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Lesley Lokko, House Lokko, © Lesley Lokko

L’importance du travail de ces femmes charismatiques au sein de la discipline s’est incarnée, de manière prémonitoire peut-être, dans la garderie éphémère conçue par K. Manful au cœur du marché de Madina, dans une banlieue animée d’Accra. Cette initiative répondait à la nécessité qu’avaient les vendeuses présentes sur le marché tôt le matin de faire garder leurs enfants avant l’ouverture des écoles. Un parc temporaire a alors été assemblé par des bénévoles au moyen d’objets de récupération, comme des cagettes à tomates, des pneus ou des paniers tressés. Cette structure s’est révélée utile, car elle a servi d’espace de jeu aux enfants et elle les a encouragé·e·s à arriver à l’heure à l’école. Au fil du temps, les personnes du quartier s’y sont intéressées et se sont mises peu à peu à puiser dans les éléments de construction pour les intégrer à leurs propres habitats. Tout comme le parc éphémère de K. Manful, les travaux de ces femmes cherchent à donner forme à des solutions qui permettent de satisfaire des besoins courants, mais qui ne sont qu’une étape dans un projet plus ambitieux de transformation du monde où l’architecture et les architectes sont voué·e·s à jouer un rôle primordial.

Traduit de l'anglais par Lucy Pons.

Pour citer cet article :
Mae-ling Lokko, « La transformation du monde par les architectes ghanéennes » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 13 décembre 2020, consulté le 25 février 2021. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/la-transformation-du-monde-par-les-architectes-ghaneennes/.

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