Les mocassins de Lucy Tantaquidgeon Tecomwas et la présence de l’art des femmes américaines autochtones dans l’art du XVIIIe siècle - AWARE

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Les mocassins de Lucy Tantaquidgeon Tecomwas et la présence de l’art des femmes américaines autochtones dans l’art du XVIIIe siècle

17.04.2026 |

Lucy Tantaquidgeon Tecomwas, Mocassins mohegans ornés de piquants de porc-épic et de perles, fabriqués, vers 1767, en peau, ruban, piquants de porc-épic et perles de verre, National Museum of the American Indian, Smithsonian Institute, Washington D.C.

Les femmes autochtones d’Amérique du Nord au XVIIIe siècle étaient des artistes talentueuses et productives. Pourtant, elles sont quasiment absentes de l’histoire de l’art. Cette absence vient en partie du fait que les objets qu’elles ont créés ou décorés – poterie, paniers, sacs, vêtements, armes, entre autres – ont été traditionnellement mis de côté par la discipline comme des artefacts utilitaires ou cérémoniels, et relégués dans les musées d’anthropologie et d’histoire naturelle. Cette lacune est aussi due au fait que les musées connaissant rarement les noms des artistes autochtones qui ont créé les pièces précieuses de leurs collections. Des soldats, des aventuriers, des touristes et des ethnographes amateurs d’ascendance européenne sont, le plus souvent, initialement entrés en possession de ces objets en les achetant, en les volant ou en les recevant en cadeau de la part de leurs créatrices. Ces artefacts sont arrivés au musée avec peu d’informations sur leur provenance, et souvent transmis de deuxième ou troisième main. Cet état de fait apparaît clairement lorsque l’on consulte les catalogues en ligne des collections du Metropolitan Museum of Art (New York), du National Museum of the American Indian au sein de la Smithsonian Institution (New York), du Penn Museum à l’University of Pennsylvania (Philadelphie) et du musée du Quai Branly – Jacques-Chirac (Paris). La plupart des objets d’art autochtone du XVIIIe siècle de ces collections n’ont pas de créateur·ice identifié·e et ont été acquis auprès de ou donnés par des hommes blancs. Souvent, les conservateur·ices ne peuvent formuler que des suppositions quant à leur datation et à la nation tribale dont ils sont issus.

Les mocassins de Lucy Tantaquidgeon Tecomwas et la présence de l’art des femmes américaines autochtones dans l’art du XVIIIe siècle - AWARE Artistes femmes / women artists

Lucy Tantaquidgeon Tecomwas, Mocassins mohegans ornés de piquants de porc-épic et de perles, fabriqués (détail), vers 1767, en peau, ruban, piquants de porc-épic et perles de verre, National Museum of the American Indian, Smithsonian Institute, Washington D.C.

Une paire de mocassins conservés au National Museum of the American Indian (NMAI) constitue un cas exceptionnel. C’est Lucy Tantaquidgeon Tecomwas (1753-1834), jeune artisane mohegan, qui les a fabriqués vers 1767. Aujourd’hui quasiment inconnue en dehors de sa nation tribale, L. Tantaquidgeon Tecomwas était la fille de la guérisseuse mohegan Lucy Occom Tantaquidgeon et la nièce du célèbre écrivain et prêtre méthodiste mohegan Samson Occom. Elle a épousé Peter Tecomas, lui aussi mohegan, et eu avec lui trois enfants. Elle descend d’une lignée d’artistes.

La Nation mohegan est dans l’actuel Connecticut (États-Unis), le long de la rivière Thames, qui relie la nation à la côte atlantique et aux nombreux sentiers et cours d’eau qui ont longtemps connecté les peuples natifs de la région. La colonisation européenne a d’abord accru le pouvoir des Mohegans, car leur nation s’est alliée aux Britanniques lors de conflits tels que la guerre du roi Philip (1675-1678). Au milieu du XVIIIe siècle, toutefois, la plupart de ses membres vivaient dans la pauvreté au sein de la réserve mohegan et subsistaient grâce à l’élevage, à la navigation, à la pêche et à la fabrication de biens de consommation, comme des cuillères et des paniers. Samson Occom, cité plus haut, ainsi que des chefs de sa nation et d’autres nations voisines, milita pour se retirer en territoire haudenosaunee (iroquois) et y établir une nouvelle nation autochtone chrétienne. L’enfance de L. Tantaquidgeon Tecomwas a donc été marquée par des débats oraux et écrits passionnés quant à la manière dont résister et dont survivre en tant que peuple et quant à l’abandon des terres natales, ainsi que la violence, l’immoralité et l’exploitation des colonies européennes. La Révolution américaine mis en suspens leur projet, mais dans les années 1780, Samson Occom et ses partisan·es migrèrent vers le nord-ouest afin d’établir la nation indienne Brothertown. L. Tantaquidgeon Tecomwas resta dans le Mohegan avec sa mère, son époux et ses enfants. Les membres de la famille désormais éclatée s’envoyaient des lettres et des objets d’art pour maintenir leurs liens. Les deux nations sont aujourd’hui florissantes, bien que Brothertown continue de militer pour obtenir la reconnaissance fédérale du gouvernement états-unien.

En fabriquant des mocassins, l’adolescente qu’était L. Tantaquidgeon Tecomwas participait à un genre artistique autochtone vital. Presque tous les peuples autochtones d’Amérique du Nord fabriquent des mocassins. Ce sont des chaussures à enfiler faites de cuir souple et souvent ornées grâce à des techniques, des matériaux, des motifs et des couleurs recherchés au sein d’une communauté autochtone particulière. Pour concevoir cette paire, L. Tantaquidgeon Tecomwas a probablement utilisé ses propres pieds comme modèle, afin de découper des pièces de cuir correctement proportionnées. Elle les a ensuite cousues ensemble en faisant des fronces sur le dessus de chaque pied. Elle a enfin décoré les coutures avec des ornementations tressées en piquants de porc-épic bleus et rouges – des couleurs courantes chez les Mohegan –, mais leurs teintures vibrantes se sont estompées avec le temps. Une broderie délimite le tissage en losanges des piquants de porc-épic. Par contraste avec ceux-ci, elle présente une forme curvilinéaire en pointillés, offrant une interprétation singulière du motif mohegan du « chemin de vie »1. L Tantaquidgeon Tecomwas a rehaussé les points attachant les rabats du mocassin à la chaussure ainsi que les bords de ces rabats d’un ruban foncé. Elle a orné la circonférence des rabats de branches de feuilles et de fleurs en perles de verre. Ce sont des mocassins spéciaux, faits pour être portés – comme le prouvent les traces d’usure à l’intérieur et au niveau des orteils – mais aussi pour être chéris et transmis à une fille qui les transmettra à d’autres parent·es. Par la suite, une fois mariée, L Tantaquidgeon Tecomwas les a offerts à sa fille, Cynthia Tecomwas Hoscutt (1778-1855). C. Tecomwas Hoscutt a ensuite offert les mocassins à sa propre fille, la guérisseuse Rachel Hoscutt Fielding (1800-1860), qui les a présentés à son tour à son fils, Moses Fielding (1833-1897). Ce dernier est le dernier Mohegan à avoir porté ces mocassins. Il les a vendus à Abel Brooks en 1887, et ils sont désormais conservés au NMAI.

Il s’agit certes des seules œuvres connues de la main de L. Tantaquidgeon Tecomwas, mais elles sont fabriquées avec délicatesse et soin. Leur forme combine des éléments du style mohegan avec les innovations personnelles de l’artiste. Il ne s’agit pas d’une occurrence parmi tant d’autres d’une culture artisanale immuable, mais de l’expression de la vision et du talent d’une artiste. Leur présence au NMAI nous rappelle à la fois le vaste corpus artistique des femmes autochtones d’Amérique du Nord du XVIIIe siècle, aujourd’hui perdu, et les nombreuses œuvres non attribuées qui subsistent.

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Benjamin West, Colonel Guy Johnson et Karonghyontye (Capitaine David Hill), 1776, huile sur toile, 202 x 138 cm, Collection Andrew W. Mellon, National Gallery of Art, Washington, D.C.

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Benjamin West, William Penn’s Treaty with the Indian when He Founded the Province of Pennsylvania in North America, 1771, huile sur toile, 191,8 x 273,7 cm, Pennsylvania Academy of the Fine Arts Museum, don de Mme. Sarah Harrison (La collection Joseph Harrison, Jr.), Philadelphie

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Créatrice inconnue, Mocassins (algonquiens), avant 1771, peau d’orignal, tendons, piquants de porc-épic, verre, coton, soie ?, British Museum, Londres, © The Trustees of the British Museum

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Créatrice inconnue, Mocassins (probablement haudenosaunee), avant 1776, peau, métal, piquants de porc-épic, cheveux, matière végétale, British Museum, Londres. © The Trustees of the British Museum

S’il y a peu de chance que l’on retrouve les noms de ces artistes inconnues, on peut observer leur présence et honorer le rôle important qu’elles ont joué dans l’art du XVIIIe siècle. Cette présence perdure sous la forme de mocassins dans les musées, comme ceux mentionnés ci-dessus, mais aussi de représentations dans des œuvres tierces. Par exemple, l’artiste euro-américain Benjamin West (1738-1820) conservait dans son atelier londonien deux paires de mocassins qui font désormais partie des collections du British Museum. Ces mocassins apparaissent dans des peintures de West, comme Colonel Guy Johnson and Karonghyontye (Captain David Hill) (vers 1767-1776) et William Penn’s Treaty with the Indians when He Founded the Province of Pennsylvania in North America (1771). L’anthropologue et conservateur J. C. H. King suppose qu’ils ont été donnés à West par William Johnson, l’oncle de Guy Johnson et superintendant britannique des Affaires indiennes de longues années, et par Thomas Penn, fils de William Penn, qui se sont tous deux rendus à Londres et étaient connus pour posséder une large collection d’objets d’art autochtone2.

Étant donné le lieu de résidence de William Johnson, les mocassins représentés dans Colonel Guy Johnson sont probablement haudenosaunee (iroquois), peut-être kanien:keha’ka (mohawk), d’une nation membre de la confédération des Six Nations haudenosaunee. Molly Brant, qui a été la partenaire de Johnson à partir de 1759 et avec qui il eut huit enfants, était une femme kanien:keha’ka puissante. Peut-être est-ce Molly Brant ou un membre de sa famille qui a confectionné les chaussures. Celles-ci pourraient avoir été offertes en présent diplomatique ou acquises au poste de commerce sur les terres kanien:keha’ka. Les femmes kanien:keha’ka apprenaient à fabriquer et à orner des objets artisanaux dans la maison longue, un espace de vie communal qu’elles géraient de manière collective. Leurs épines de porc-épic rouge primaire, ainsi que leurs glands en poils teints, confèrent à cette paire de mocassins un aspect saisissant, et leur présence, dans le tableau de West, aux pieds du colonel Guy Johnson contrebalance le rouge présent dans la coiffe à plumes de Karonghyontye. Ainsi, le regard se dirige à travers le portrait jumeau dans sa longueur au lieu de rester concentré sur le manteau rouge de Johnson et sur son visage d’un blanc éclatant

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Benjamin West, William Penn’s Treaty with the Indian when He Founded the Province of Pennsylvania in North America [détail], 1771, huile sur toile, 191,8 x 273,7 cm, Pennsylvania Academy of the Fine Arts Museum, don de Mme. Sarah Harrison (La collection Joseph Harrison, Jr.), Philadelphie

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Détail d’une courtepointe en tissu, vers 1785-1800, imprimée sur cuivre à Londres en 1785, Winterhurst Museum, Delaware, © Photo : Caroline Wigginton.

On peut supposer que la présence de mocassins et d’autres objets d’art autochtone dans William Penn’s Treaty a contribué la fidélité réussie de l’œuvre d’un moment fondateur dans l’histoire de la Pennsylvanie, remontant à un siècle. Cela a aussi assuré à West le patronage de George III, roi de Grande-Bretagne et d’Irlande, ainsi que sa nomination comme peintre d’histoire à la cour. Le tableau est même devenu le motif central de la tendance décorative transatlantique, et a été adapté en estampes encadrées, en broderies murales, en verre peint, en céramiques émaillées, en étoffes pour rideaux et linge de lit, et en mobilier de bois3.

Fils d’aubergistes installé·es à proximité de Philadelphie, West raconte dans ses mémoires qu’il a d’abord passé sa jeunesse à apprendre à fabriquer de la peinture et des pinceaux auprès de peuples autochtones locaux – probablement lenape, de la nation avec laquelle Penn a signé son traité en 16834. Il est probable que cette histoire soit romancée, mais elle souligne la familiarité de West avec la riche culture matérielle environnante des communautés lenapes. West savait que l’art autochtone était essentiel à la véracité et à la beauté de son tableau. Comme une observation détaillée nous le dévoile, il représente les mocassins de son atelier aujourd’hui conservés au British Museum aux pieds d’un homme lenape à genoux, qui arbore également des jambières décorées dans un style semblable (figure 3, en bas à droite). La femme lenape allaitant son enfant dans le coin inférieur droit porte des mocassins et une tenue magnifiquement brodés, une reconnaissance implicite de la dette esthétique de West envers l’authenticité artistique des femmes autochtones. De tels détails ne sont pas étrangers au succès esthétique et commercial de la peinture. Ainsi, même lorsqu’ils traduisaient l’image détaillée du tableau en textile, les fabricants de l’époque incluaient les mocassins.

Qu’il s’agisse de la rare paire dont nous connaissons la créatrice, L. Tantaquidgeon Tecomwas, ou des paires anonymes, plus courantes, que l’on trouve dans les musées et qui sont représentées dans des œuvres, un examen des mocassins créés et ornés par les femmes autochtones d’Amérique du Nord au xviiie siècle met en lumière plusieurs aspects sous-évalués de l’histoire de l’art. D’abord, ces femmes étaient des artistes productives et talentueuses, estimées par leurs communautés, même si elles ne l’ont pas été par les collectionneurs et par l’histoire. Ensuite, leur art a contribué à façonner l’esthétique transatlantique de cette époque à travers les cultures. Enfin, malgré de nombreuses pertes, une grande partie de leur travail est conservé et accessible. Il nous faut simplement détourner le regard des beaux-arts pour inspecter les recoins des arts visuels5.

1
Sur ce motif, voir mon article : Caroline Wigginton, « Reading with Indigenous Form: Lucy Tantaquidgeon Tecomwas’s Moccasins (ca. 1767) », Journal 18: A Journal of Eighteenth-Century Art and Culture, no 18 : Jennifer Y. Chuong et Sarah Grandin (dir.), Craft, automne 2024,https://www.journal18.org/7566.

2
J. C. H. King, « Woodlands Artifacts from the Studio of Benjamin West, 1738-1820 », American Indian Art Magazine, vol. 17, no 1, 1991, p. 34-47.

3
Voir Robert C. Alberts, Benjamin West: A Biography, Boston, Houghton Mifflin, 1978, p. 111 pour la reproduction de la peinture de West dans les arts décoratifs. Le Winterthur Museum, dans le Delaware (États-Unis), abrite des dizaines d’objets de ce genre, dont beaucoup ont été faits en Angleterre.

4
John Galt, The Life, Studies, and Works of Benjamin West, Londres, T. Cadell and W. Davies, 1820, p. 18.

5
Sur la présence de la culture matérielle des Autochtones d’Amérique du Nord dans l’art américain et européen du xviiie siècle, voir Scott Manning Stevens, « Tomahawk: Materiality and Depictions of the Haudenosaunee », Early American Literature, vol.  53, no 2, 2018, p. 475-511.

Pour citer cet article :
Caroline Wigginton, « Les mocassins de Lucy Tantaquidgeon Tecomwas et la présence de l’art des femmes américaines autochtones dans l’art du XVIIIe siècle » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 17 avril 2026, consulté le 17 avril 2026. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/les-mocassins-de-lucy-tantaquidgeon-tecomwas-et-la-presence-de-lart-des-femmes-americaines-autochtones-dans-lart-du-xviiie-siecle/.
Article publié dans le cadre du programme
Rééclairer le siècle des Lumières : Artistes femmes du XVIIIe siècle
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