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Ombres et espaces de projection : Lourdes Castro, Ulla von Brandenburg et Laura Lamiel en Occitanie

11.05.2019 |

Vue de l’exposition Ulla von Brandenburg. L’hier de demain, Mrac, Sérignan, 2019, © Photo : Aurélien Mole

Dans le midi de la France, le musée régional d’Art contemporain (MRAC) de Sérignan et le centre régional d’art contemporain (CRAC) de Sète proposent ce printemps trois remarquables expositions personnelles d’artistes de trois générations différentes : Lourdes Castro, Ulla von Brandenburg et Laura Lamiel.

Ombres et espaces de projection : Lourdes Castro, Ulla von Brandenburg et Laura Lamiel en Occitanie - AWARE Artistes femmes / women artists

Vue de l’exposition Lourdes Castro. Ombres & Comaginie, Mrac, Sérignan, 2019, © Photo : Aurélien Mole

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Lourdes Castro, Grand Herbier d’Ombres (détail), 1972, Asplenium adiantum, Cabrinhas, impression sur papier héliographique, collection du Nouveau Musée National de Monaco, © Photo : Daniel Mille, © NMNM, Principauté de Monaco

Au MRAC, à l’entrée de l’exposition dédiée à L. Castro – la première monographie qui lui soit consacrée dans l’Hexagone –, un tirage photographique à l’échelle 1 montre les silhouettes de l’artiste et de son mari, René Bertholo, peintes sur le mur de leur appartement de la rue des Saints-Pères à Paris, en train de déjeuner, alors qu’une table, une chaise et de la vaisselle, quant à elles bien « réelles », complètent la scène. Cet instantané livre les problématiques d’une œuvre développée depuis la fin des années 1950 : le portrait et un rapport au domestique et à l’intime, au travers de l’usage de l’ombre portée. Artiste portugaise née en 1930 à Madère où elle réside aujourd’hui, L. Castro a vécu près de vingt-cinq ans à Paris et a côtoyé, dès la fin des années 1950, le galeriste Édouard Loeb, le critique Pierre Restany et nombre d’artistes rattaché·e·s notamment au nouveau réalisme et à la figuration narrative. L’exposition progresse par série, soulignant d’abord l’influence qu’ont pu avoir Dada, les surréalistes, les accumulations d’Arman, ou encore les boîtes de Joseph Cornell, sur ses Caixas [Boîtes] d’objets assemblés et peints du début des années 1960. Le motif de l’ombre apparaît dès 1962, dans un esprit dada, avec le collage d’objets quotidiens sur une soie sérigraphique sensibilisée. Ce procédé protophotographique est réinvesti dans l’impressionnant Grande Herbário de Sombras [Grand herbier d’ombres, 1972], présenté intégralement dans une salle à part et composé de 100 espèces botaniques de l’île de Madère, fixées sur papier héliographique exposé au soleil, qui n’est pas sans évoquer les cyanotypes de la pionnière Anna Atkins.

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Vue de l’exposition Lourdes Castro. Ombres & Comaginie, Mrac, Sérignan, 2019, © Photo : Aurélien Mole

Rapidement, L. Castro utilise le procédé de l’ombre portée pour portraiturer son entourage amical et professionnel, d’abord en peinture, puis en mettant à profit les qualités lumineuses et les effets de profondeur permis par le Plexiglas et sa superposition. On s’amuse à découvrir sa galaxie artistique en lisant sur les cartels les noms des personnes figurées : les artistes Valerio Adami, Milvia Maglione ou Marta Minujín, le galeriste É. Loeb, l’actrice Micheline Presle… Au-delà du portrait en buste, elle renouvelle l’approche du genre en développant à partir de 1968 des Sombras deitadas [Ombres couchées] brodées sur des draps, montrés suspendus ou à plat. De même, elle détourne le traitement classique de la nature morte dans la série Sombras à Volta de um Centro [Ombres autour d’un centre, 1980 et 1985], en des compositions quasi abstraites de bouquets, vus de dessous, qui se déploient autour de la forme géométrique du vase. L’exposition fait la part belle à la façon dont elle aborde l’écriture et le livre d’artiste – notamment ses livres aux mots brodés – et à sa participation à la conception de la revue KWY (1958-1964)1, qui a été un formidable espace d’expression pour une génération internationale de créateurs et créatrices désirant repenser le langage de l’art.

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Vue de l’exposition Ulla von Brandenburg. L’hier de demain, Mrac, Sérignan, 2019, © Photo : Aurélien Mole

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Vue de l’exposition Ulla von Brandenburg. L’hier de demain, Mrac, Sérignan, 2019, © Photo : Aurélien Mole

Face à la découverte que constitue en France cette rétrospective de L. Castro, l’exposition consacrée à U. von Brandenburg, née en 1974, tisse des effets de rappel et propose un cheminement dans une œuvre d’art totale. Le public progresse dans un univers coloré et séquencé – la salle verte succède à la rouge, etc. –, ponctué de films en 16 millimètres et en Super 8, la mélodie chantée par l’artiste et ses assistant·e·s dans le film final se diffusant dans l’espace. Il est aussi question d’ombres – celles que les œuvres graphiques et des accessoires suspendus ont laissé sur les tentures qui habillent les murs – et d’accumulations – celles des objets et documents issus des archives personnelles de l’artiste. Le champ de références et l’atmosphère créée sont néanmoins tout autres. U. von Brandenburg donne à voir avec une grande justesse un univers nourri de dispositifs théâtraux, de communautés secrètes et utopiques, de parasciences et de langages ésotériques, de tout ce qui, en somme, cherche un au-delà du réel.

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Vue de l’exposition Laura Lamiel. Les yeux de W, CRAC Occitanie, Sète, 2019, L’Espace du dedans (séquence 3), 2014-2019, cuivre, bois, valises en cuir, boites en bois, dessins, photographies, acier émaillé, tubes fluorescents, divers éléments, dimensions variables, production CRAC Occitanie

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Vue de l’exposition Laura Lamiel. Les yeux de W, CRAC Occitanie, Sète, 2019, premiers plans : Forclose 1, 2*, 3*, 4*, 5*, 2017-2018, acier, plexiglas, miroir, dessins, photographies, brique d’acier émaillée, tubes fluo, tissus, papier, objets divers, 85 × 205 × 88 cm chacun, production CRAC Occitanie, au mur : Têtes perdues, Racines, Bouches, 2018, technique mixte sur papier, crayon, encre de Chine, mine de plomb, rouge à lèvre, 51,5 × 41,5 × 1,5 cm chacun, production CRAC Occitanie, © Photo : Marc Domage

Une même précision, voire une même tension, dans la pensée de l’espace et l’agencement des objets se retrouve dans l’exposition monographique de L. Lamiel au CRAC de Sète2. L’artiste, née en 1948, prend la mesure du caractère monumental du lieu et déploie, salle par salle, une proposition d’installation qui rejoue et décline ses Cellules de constructions, développées depuis les années 1980 et faites d’acier émaillé blanc et de néons, comme autant d’espaces minimalistes clos, travaillant la question de leur porosité au monde extérieur par l’inclusion de matériaux et d’objets trouvés et collectés – cahiers, valises, gants écrasés, ouate… Miroir sans tain aux reflets perturbants et tonalités chaudes du cuivre et du laiton sont venus enrichir ce vocabulaire depuis le début des années 2010. À Sète, ce langage investit même le sol dans L’Espace du dedans (séquence 3) (2014-2019), montré dans la première salle où les « cellules » – espaces tangibles ou simple délimitations lumineuses – émergent du dessous du plancher. À l’étage, une direction nouvelle et inédite, à la fois expressionniste et violente, se révèle avec une série de dessins où la figure fait soudainement son apparition – raturée et rouge sang. Une couleur qui gagne également divers objets et des fils tombant au sol au revers des tables transparentes qui composent l’installation Forclose (2017-2018)3, d’un blanc immaculée côté pile. Ce jeu des contrastes entre recto et verso, qui conclut l’exposition sur une violence sourde, porte à son comble l’effet de tension.

 

Lourdes Castro. Ombres et Compagnie, sous le commissariat d’Anne Bonnin, du 17 février au 2 juin 2019, au musée régional d’Art contemporain Occitanie/Pyrénées-Méditerranée (Sérignan, France).

Ulla von Brandenburg. L’hier de demain, sous le commissariat de Sandra Patron, du 17 février au 2 juin 2019, au musée régional d’Art contemporain Occitanie/Pyrénées-Méditerranée (Sérignan, France).

Laura Lamiel. Les yeux de W, sous le commissariat de Marie Cozette, du 16 février au 19 mai 2019, au centre régional d’art contemporain Occitanie/Pyrénées-Méditerranée (Sète, France).

1
Aux côtés de R. Bertholo, Christo, António Costa Pinheiro, Gonçalo Duarte, José Escada, João Vieira et Jan Voss.

2
Cette exposition est accompagnée d’une publication monographique parue en mai 2019 et éditée par Paraguay Press.

3
Ce titre renvoie à la forclusion théorisée par Jacques Lacan pour désigner le mécanisme de défense propre à la psychose.

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Pour citer cet article :
Hanna Alkema, « Ombres et espaces de projection : Lourdes Castro, Ulla von Brandenburg et Laura Lamiel en Occitanie » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 11 mai 2019, consulté le 18 juillet 2019. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/ombres-et-espaces-de-projection-lourdes-castro-ulla-von-brandenburg-et-laura-lamiel-en-occitanie/.
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