Le bâtiment de Seniwati situé au n° 2b Jalan Sriwedari, Banjar Taman, Ubud © Avec l’aimable autorisation des archives d’arts visuels indonésiens (IVAA) léguées par Mary Northmore
Dans la majeure partie du xxe siècle, l’art à Bali fut principalement raconté d’après les contributions des peintres, mécènes et critiques masculins – ce point de vue en vint à définir l’art balinais aussi bien sur le plan de la reconnaissance institutionnelle que sur celui de l’historiographie. Une visibilité moindre fut accordée à l’émergence parallèle de pratiques qui déstabilisaient ce point de vue – des pratiques nées de la collaboration, de la résilience et de la revendication d’une identité artistique féminine distincte. C’est pourtant ce à quoi œuvra la Seniwati Gallery of Art by Women, une initiative pionnière qui, du début des années 1990 au début des années 2010, nourrit des voix diverses et bouscula les limites genrées du monde de l’art sur l’île.
Wayan Suarniti (à gauche) et Mary Northmore (à droite) présentant une peinture traditionnelle balinaise © Avec l’aimable autorisation des archives d’arts visuels indonésiens (IVAA) léguées par Mary Northmore
La Britannique Mary Northmore (1949-2025), ancienne enseignante et épouse du célèbre peintre indonésien Abdul Aziz (1928-2002), vivait alors près d’Ubud. Ses recherches personnelles dans l’art du quilt et son désir de se lier à d’autres femmes pour discuter des difficultés qu’elle rencontrait sur les plan artistique et professionnel l’entraînèrent sur un chemin de découverte. Par l’entremise de l’artiste australienne Judith Shelley (née en 1961), Northmore fit la connaissance d’un cercle d’artistes issues d’une formation académique et à la recherche, elles aussi, d’une forme de solidarité. Née de ce besoin commun, l’Association des artistes femmes de Bali (Ikatan Seniwati di Bali – ISWALI) tint sa première réunion dans le salon de Northmore, le 22 juin 1991.
Les neuf membres fondatrices furent Anastasia Muntiana Tedja (1938-2007), Cok Istri Mas Astiti (née en 1948, étudiante d’Aziz lorsqu’il enseigna à l’Universitas Udayana à la fin des années 1960), Ni Luh Putu Sugianitri (1949-2021), Ni Made Rinu (née en 1957), Yanuar Ernawati (1959-2014), Diany Asmina Sinung (née en 1959), Sri Supriyatini (née en 1958), Mary Northmore et Judith Shelley. Leur groupe constitua sur la scène artistique balinaise une présence nouvelle et organisée, dont l’impulsion fut immédiate et puissante. En l’espace de trois mois, ce jeune collectif organisa une exposition majeure, Ten Women Artists of Bali, qui se tint à La Luna Gallery du 2 au 16 septembre 1991, dans le quartier de Penestanan Kelod, à Ubud. Le succès critique et local de l’exposition leur offrit une confirmation tonitruante et prouva l’intérêt du public pour ces voix artistiques singulières.
Exposition d’artistes dans la boutique Seniwati © Avec l’aimable autorisation des archives d’arts visuels indonésiens (IVAA) léguées par Mary Northmore
Les jeunes artistes de l’atelier Seniwati Sanggar Muda au travail © Avec l’aimable autorisation des archives d’arts visuels indonésiens (IVAA) léguées par Mary Northmore
Les jeunes artistes de l’atelier Seniwati Sanggar Muda exposent leurs œuvres © Avec l’aimable autorisation des archives d’arts visuels indonésiens (IVAA) léguées par Mary Northmore
Ce succès révéla toutefois un manque, celui d’un espace dédié à la promotion continue et à la reconnaissance de l’art créé par des femmes. Pour y remédier, Northmore transforma l’ancienne maison-atelier d’Aziz, située au no 2b de la rue Sriwedari, dans le quartier de Banjar Taman, à Ubud, pour en faire la Seniwati Gallery of Art by Women. En décembre 1991, le groupe s’était agrandi et comprenait désormais vingt membres, certaines peintres dotées d’une formation académique et d’autres issues de villages. La légitimité institutionnelle suivit rapidement et, au bout d’un mois, la galerie organisa sa première exposition externe dans un lieu prestigieux, le Bali Art Center de Denpasar.
En 1992, Ni Wayan Suarniti (née en 1971) ouvrit un nouveau chapitre dans l’histoire de la galerie. Diplômée d’une école d’économie (Sekolah Menengah Ekonomi Atas – SMEA), elle y apporta sa clairvoyance en en devenant la gérante. À ses yeux, l’ambition artistique ne pouvait s’épanouir qu’au sein d’un cadre structurel stable, avec un plan d’affaires solide. Prendre soin des artistes lui semblait primordial. Pour ce faire, elle introduisit à Seniwati les outils professionnels qui manquaient jusqu’ici : contrats formalisés, registre d’inventaire détaillé et approches structurées de la promotion et de la distribution des revenus. Elle en fit ainsi une institution gérée de manière professionnelle.
Comme en convint Northmore elle-même, personne n’aurait pu prédire le boom que connut Seniwati. En l’espace de seulement cinq ans, elle s’installa comme une présence culturelle majeure d’Ubud. De simple galerie, elle se transforma progressivement en un centre d’art polyvalent et de fort impact, avec un atelier dédié, un espace d’exposition, une boutique et des espaces de travail à louer. L’atelier, Seniwati Sanggar Muda, devint un pôle d’enseignement particulièrement dynamique, où des cours étaient proposés à de jeunes filles des villages environnants. Des expositions de leurs œuvres y prirent place. Des sorties mensuelles étaient aussi organisées, afin de visiter l’atelier d’une artiste, une exposition ou simplement une destination pittoresque où les enfants pouvaient peindre côte à côte. Cela permit de les familiariser davantage à l’art et d’encourager leur créativité au-delà des murs de l’atelier. Seniwati n’attirait pas que des femmes des villages environnants, mais aussi des artistes, des collectionneuses, des chercheuses et des amatrices d’art venues de toute l’Indonésie et de l’étranger, habitant ou de passage à Bali. Les pratiques artistiques représentées étaient diverses, de la peinture à l’estampe en passant par le textile et l’installation. Des activités étaient aussi organisées à destination des artistes résidentes et du public : création à partir de déchets, fabrication de masques et de papier ou encore séances de portrait et d’autoportrait.
Wayan Suarniti (en bas à gauche) et les artistes Seniwati © Avec l’aimable autorisation des archives d’arts visuels indonésiens (IVAA) léguées par Mary Northmore
La force de la galerie fut amplifiée par la présence d’artistes-enseignantes, dont Cok Istri Mas Astiti et Sri Supriyatini, également professeures à la prestigieuse Akademi Seni Rupa Indonesia (ASRI, actuel Indonesian Arts Institute, à Denpasar). Lors de nos échanges, toutes deux m’ont expliqué que Seniwati offrait un espace à la fois rare et sûr, qui permettait aux artistes formées au village d’interagir et de discuter avec celles qui avaient reçu un enseignement académique – ce qui, selon elles, aurait été impossible ailleurs1. Lors de leurs retrouvailles mensuelles ou annuelles, les artistes issues de l’académie et celles du village s’engagèrent dans un dialogue continu, partageant compétences techniques et philosophies artistiques. Les échanges les plus forts, toutefois, concernaient souvent non pas leur art, mais leurs vies. Wayan Suarniti se souvient qu’elle n’était pas considérée comme la simple gérante de la galerie, mais comme une amie sur laquelle compter lorsque les artistes avaient besoin de se confier au sujet des complexités de leur vie privée. Confrontées au même défi de devoir gérer à la fois leurs responsabilités domestiques et leurs ambitions artistiques, ces créatrices trouvèrent une forme de solidarité née de leur identité partagée de femme, d’artiste et de soutien de famille2.
Depuis son siège à Ubud, Seniwati transcenda bientôt les frontières locales grâce aux invitations reçues à faire rayonner les œuvres et les talents de ses artistes vers les pôles culturels de Jakarta et de Yogyakarta, puis sur la scène internationale. Grâce à des expositions, des résidences d’artistes et des ateliers collaboratifs en Allemagne, à Hong Kong, aux États-Unis, à Singapour et en Australie, Seniwati orchestra un dialogue crucial entre les artistes balinaises et le public international.
Cette expansion bravait ouvertement les anciennes traditions qui avaient systématiquement opprimé les artistes femmes. En effet, dans la peinture balinaise conventionnelle, les hommes comme les femmes prenaient part aux processus de production, mais l’auctorialité et la reconnaissance demeuraient toujours liées à l’autorité masculine. Le statut d’artiste était généralement réservé aux hommes qui concevaient la composition, tandis que les contributions des femmes, souvent essentielles à la réalisation de la peinture, étaient reléguées au second rang. Leur travail intellectuel et créateur était absorbé par une production collective ou attribué à un homme, ce qui les invisibilisait au sein des œuvres mêmes qu’elles avaient participé à créer3.
Il est intéressant de noter que Seniwati ne rencontra jamais l’opposition des maris ni des familles. Selon Northmore, ces derniers n’associaient tout simplement pas les femmes à la peinture4. Lors de l’apogée de Seniwati dans les années 1990, certaines artistes femmes gagnaient si bien leur vie qu’elles devinrent les contributrices principales des finances familiales. Malgré ces succès économiques, Northomore se souvient d’une exposition majeure qui présentait à l’époque plus de cent artistes balinais, dont aucune femme. Les organisateurs les avaient, selon ses dires, « simplement oubliées »5.
Dans les années 1990, la Sekolah Menengah Seni Rupa (SMSR, école professionnelle des beaux-arts) d’Ubud avait déjà produit une génération d’artistes femmes de formation académique. Toutefois, un écart subsistait entre la formation technique et la reconnaissance professionnelle. Les artistes commercialisaient avec succès leurs œuvres par l’intermédiaire d’institutions locales, comme le Rudana Museum, la Tama Art Gallery, la Neka Art Gallery, le Museum Puri Lukisan et ARMA, qui leur attiraient une clientèle de touristes, de collectionneur·ses d’art. Ce succès commercial ne se traduisait toutefois pas en une estime critique. Le travail des femmes était souvent considéré comme manquant de rigueur conceptuelle ou de signification culturelle en comparaison de celui de leurs homologues masculins.
Les artistes célébrant l’anniversaire de Cok Mas Astiti, cinquième à partir de la gauche. On aperçoit I Gusti Ayu Kadek Murniasih en train de saluer, deuxième à partir de la droite © Avec l’aimable autorisation des archives d’arts visuels indonésiens (IVAA) léguées par Mary Northmore
Gusti Agung Galuh animant un atelier en Australie © Avec l’aimable autorisation des archives d’arts visuels indonésiens (IVAA) léguées par Mary Northmore
Les tournées nationales et internationales de Seniwati, par la mise en avant de l’auctorialité intellectuelle et l’autonomie artistique des Balinaises, réfutèrent puissamment ces préjugés. Elles transformèrent le récit établi, prouvant que ces artistes n’étaient pas seulement capables d’appliquer de la couleur, mais aussi de diriger l’entièreté de la vision artistique, de la première esquisse à l’œuvre achevée, exposée et célébrée. Comme s’en souvient Agung Galuh, elle suscita l’admiration au sein de son village, en particulier auprès des femmes qui reconnurent son talent et ses accomplissements lorsqu’elle voyagea à l’étranger dans le cadre de résidences et d’expositions6.
La plateforme que constituait la galerie n’homogénéisait pas les artistes, mais amplifiait leur individualité, comme l’illustra la carrière de I Gusti Ayu Ketut Murniasih (1966-2006), couronnée de succès critique. L’artiste se distingua par ses représentations saisissantes et souvent intimes de la sexualité féminine, ainsi que par son imagination surréaliste et onirique. Ses toiles, peuplées de formes biomorphiques et de récits symboliques, défient non seulement les biais de genre de l’art balinais mais aussi les limites mêmes de ses conventions esthétiques. En accueillant sa première exposition individuelle en 1995, Seniwati lui fournit une rampe de lancement.
Après le départ de Suarniti pour les États-Unis en 2006, Nyoman Parmini (Jero Jempiring), membre de l’équipe de longue date, reprit les rênes de la galerie. Suarniri continua de gérer à distance certains aspects administratifs et financiers jusqu’en 2010, année où Northmore en assuma la charge. Après l’expiration du bail de la galerie, sa gestion passa à une artiste représentée par Seniwati depuis 1994, Ni Nyoman Sani (née en 1975), qui guida l’institution vers une nouvelle phase avec Seniwati Art Space. Sani délocalisa la galerie d’Ubud à Batubulan, en banlieue de Denpasar, la capitale balinaise, et l’ouvrit à une nouvelle génération d’artistes actives dans cette ville.
Ce nouvel espace attira des voix émergentes, dont Ade Ayu Susetya Dewi (née en 1993), Ni Made Tiartini Mudarahayu (née en 1994), Ni Putu Citra Sasmita (née en 1990), Ayu Putu Fenny Abrina Putri (née en 1992), Ni Luh Gede Widiyani (née en 1990), Ni Luh Pangestu Widya Sari (née en 1991), Dewa Ayu Candra Dewi Putri, Ni Wayan Sri Utari et Ni Made Suryati. En 2013, Seniwati Art Space présenta deux expositions majeures de ces jeunes artistes : Me Finding Me et I Love You, Mom, avant de mettre officiellement fin à ses activités à la fin de l’année. L’initiative continua ensuite sous le nom de Mother Art Space, sous la direction de Sani.
Dès ses débuts, Seniwati fut un projet radicalement inclusif, qui accueillit une grande diversité de styles, de générations et de nationalités, et qui permit aux artistes femmes vivant à Bali de sortir de l’anonymat et d’affirmer sans crainte leurs propres visions. L’héritage de Seniwati subsiste à travers les réseaux d’artistes qu’elle a cultivés et l’ethos d’inclusivité qu’elle a incarné. Au regard de la gentrification croissante, de la pression que représente le tourisme mondialisé et de l’érosion du pays et de ses ressources pour les femmes balinaises, l’histoire de Seniwati nous rappelle que les lieux culturels ne sont jamais uniquement des lieux physiques, mais des incarnations de luttes, de survie et de réinventions collectives.
Remerciements
L’autrice exprime toute sa gratitude à feue Mary Northmore, fondatrice de la Seniwati Gallery of Art by Women, qui a créé par sa vision et son dévouement un espace vital pour les artistes femmes de Bali. Son décès en septembre 2025 est cruellement ressenti par celles qui ont pu bénéficier de son soutien dans la vie comme dans la pratique artistique. L’autrice étend aussi ses remerciements cordiaux à Wayan Suarniti, ancienne directrice de Seniwati, qui a généreusement offert son temps, ses histoires et ses réflexions au fil de plusieurs entretiens. L’accueil de Suarniti et ses réflexions ont été d’une valeur inestimable pour revisiter l’histoire et l’héritage de la Seniwati Gallery. L’autrice remercie également les anciennes artistes de Seniwati : Cok Istri Mas Astiti, Sri Supriyatini, Gusti Agung Galuh, Gusti Ayu Natih Arimini, Nyoman Sani et Citra Sasmita, qui ont accepté de discuter de la galerie et de leurs pratiques personnelles. Enfin, l’autrice remercie toutes celles qui ont contribué, directement ou indirectement, à préserver la mémoire et l’héritage de Seniwati et de sa communauté d’artistes.
Liste d’artistes7
Putu Sridiniari (née en 1991, Ubud, Bali,) aborde son travail comme une manière de côtoyer ce qui est complexe, inachevé ou menacé d’oubli. Elle a été Assistant Lecturer à l’Universitas Pelita Harapan avant d’obtenir un master spécialisé en études culturelles à l’Universitas Sanata Dharma. Ses recherches et sa pratique curatoriale englobent les arts visuels, les archives et la mémoire. Elle s’intéresse à la vie des images et aux conditions socio-politiques dans lesquelles l’art est rendu possible et publicisé.