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Créer et guérir. L’artivisme des artistes autochtones au Brésil.

04.04.2025 |

Olinda Yawar Tupinambá, image tirée d’Ibirapema, 2022, film numérique, Avec l’aimable autorisation de l’artiste

Comme un colibri qui butine le pollen et fertilise, ce texte tente d’établir des connexions, pour répondre à une réflexion personnelle constante et urgente qui m’habite en tant qu’artiste femme autochtone. J’aimerais ne penser qu’avec les formes et les matériaux de l’art, mais les questions – subjectives et sans matière – me hantent comme des fantômes que je voudrais exorciser.

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Kássia Borges Mytara © Photo : Bruna Miranda, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Carmo Johnson Projects

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Kássia Borges, #3 de la série Rezo da mulher Pajé [Prière de la femme guérisseuse], 2023, Céramique peinte, 103 × 20 cm, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Carmo Johnson Projects

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Kássia Borges, #14 de la série Rezo da mulher Pajé [Prière de la femme guérisseuse], 2023, Céramique peinte, 103 × 20 cm, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Carmo Johnson Projects

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Kássia Borges, #20 de la série Rezo da mulher Pajé [Prière de la femme guérisseuse], 2023, Céramique peinte, 103 × 20 cm, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Carmo Johnson Projects

Je suis Kássia Borges Mytara (1962-). Artiste, commissaire d’exposition, professeure et militante karajá, je participe à la production de l’art dit « autochtone brésilien » depuis le début des années 1980, à une époque où cette désignation était encore peu courante. Je travaille principalement la toile peinte et la céramique. Parce qu’il puise autant dans mes souvenirs d’enfance que dans l’héritage de mes ancêtres karajá, mon lien avec la céramique est organique, presque symbiotique. Mes pièces, souvent minimalistes, qu’il s’agisse d’œuvres autonomes ou d’installations, s’articulent comme les fragments d’un vaste récit et abordent des thèmes tels que la colonisation, la violence contre les femmes – en particulier la violence sexuelle –, ainsi que la place de ces dernières dans la société, entre imaginaires éthérés, personnels et parfois subjugués.

L’installation artistique, pour moi, est un outil de réappropriation du corps et du territoire : elle engage l’œuvre, le·a spectateur·rice et l’espace dans un même mouvement, profondément décolonisateur. Dans cette perspective, je réinterprète esthétiquement les mythes autochtones de la création, en mettant en lumière ceux qui portent une présence féminine. Mon travail vise à leur donner une nouvelle signification afin de rééquilibrer la dualité femme/homme et de repenser la place de chacun·e dans les fondements de la société. Je crois que ce regard, qui interroge un monde façonné par un masculinisme persistant, est essentiel. Peut-être que ma voix porte en elle une « re-volta », à la fois révolte et retour, ou encore le cri d’une femme marquée par la violence. À titre personnel, j’ai transcendé cette position de souffrance pour devenir femme chamane, celle qui guérit la douleur. Depuis mon engagement au sein du collectif MAHKU – Movimento Dos Artistas Huni Kuin [Mouvement des artistes Huni Kuin] en 2018, je me consacre à la guérison à travers les chants chamaniques, que je transmue en images picturales, inscrivant ainsi ma démarche dans une alliance entre mémoire, spiritualité et création.

Nous vivons, au sujet des arts autochtones, un moment de rupture avec l’ancienne politique culturelle et institutionnelle. Dans ce contexte, les musées et les organismes artistiques sont autant d’espaces de remise en question, des lieux où l’on repense les canons dépassés qui ne nous correspondent plus ou qui, peut-être, n’auraient jamais dû nous être imposé. Quelque chose est en train de naître. S’il y a changement, il y a nécessairement déconstruction – mais aussi reconstruction, ouverture à de nouvelles possibilités, à partir de maintenant et pour l’avenir. Pour mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui sur le territoire de l’art au Brésil, il est essentiel de prendre du recul, de regarder autrement, afin de saisir ce qui a été et d’imaginer ce qui sera. Nous ne verrons pas la lumière au bout du tunnel sans une vision lucide et critique de l’histoire, en particulier de l’histoire de l’art. Ainsi, si la présence croissante des femmes autochtones dans les lieux d’expositions de l’art contemporain peut aujourd’hui sembler évidente, elle est en réalité le fruit de luttes acharnées, d’actions collectives et d’un long et indispensable processus de reconnaissance. Notre émergence sur les scènes nationale et internationale marque un tournant essentiel : à travers nous, les prières et les savoirs ancestraux se diffusent, portés par nos œuvres et nos trajectoires singulières. Notre art est un cri d’existence et de reconnaissance. Nous ouvrons un chemin nouveau, tissé de voix plurielles, comme une symphonie aux répertoires distincts. Maîtresses de leurs arts et de leurs poétiques, les artistes femmes autochtones déploient une richesse de couleurs, de formes et de perspectives, avec l’urgence d’être vues et entendues. Nous ne pouvons souffrir d’être à nouveau ignorées, surtout dans un monde où la colonisation, sous diverses formes, continue de se perpétuer. Je garde l’espoir que ce mouvement s’ancre durablement, qu’il transforme les regards et réinvente les récits, permettant enfin une véritable reconnaissance de nos voix.

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Vue de l’accrochage Tempo Não Tempo [Le Temps non-temps], dans le cadre de l’exposition Histórias Indígenas [Histoires autochtones, 2023–2024], au musée d’Art de São Paulo Assis Chateaubriand (MASP)

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Vue de l’accrochage Tempo Não Tempo [Le Temps non-temps], dans le cadre de l’exposition Histórias Indígenas [Histoires autochtones, 2023–2024], au musée d’Art de São Paulo Assis Chateaubriand (MASP)

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Vue de l’accrochage Tempo Não Tempo [Le Temps non-temps], dans le cadre de l’exposition Histórias Indígenas [Histoires autochtones, 2023–2024], au musée d’Art de São Paulo Assis Chateaubriand (MASP)

En 2023, j’ai participé, en tant que commissaire et artiste, à l’accrochage Tempo Não Tempo [Le Temps non-temps], qui représentait le Brésil dans le cadre de l’exposition Histórias indígenas [Histoires autochtones, 2023-2024], au musée d’Art de São Paulo Assis Chateaubriand (MASP). Plusieurs artistes autochtones y ont exposé leurs œuvres, et parmi elles, j’ai choisi de mettre ici en lumière cinq artistes femmes aux parcours personnels distincts, mais unies par un point commun : elles placent l’univers féminin au centre de leurs démarches artistiques. Ces artistes, d’âges et de communautés différents, reflètent une partie de la diversité des pensées et des actions qui traversent ce nouvel état de fait.

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Carmézia Emiliano, Wakazá – A Árvore da Vida [Wazaká – Arbre de la vie], 2022, huile sur toile, 70 x 60 cm, Museu de Arte de São Paulo Assis Chateaubriand, offert par Adriano Pedrosa, en mémoire de Selma Pedrosa, 2022, © Photo : Rodrigo Guedes da Silva

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Carmézia Emiliano, Eu [Moi], 2022, huile sur toile, 70 x 60 cm, Collection de l’artiste, Boa Vista, Roraima, © Photo : Rodrigo Guedes da Silva

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Carmézia Emiliano, Aprendendo [Apprentissage], 2021, huile sur toile, 60 x 70 cm, 2020, Museu de Arte de São Paulo Assis Chateaubriand, offert par l’artiste, © Photo : Eduardo Ortega

Carmézia Emiliano1 (1960-), née dans la communauté autochtone de Maloca do Japó, à Roraima, a vécu une grande partie de sa vie au sein des villages communautaires traditionnels (aldeias). Elle s’installe à Boa Vista en 1990, où, en autodidacte, elle commence à peindre dès 1992. La question de la sagesse ancestrale et de l’échange des savoirs est au cœur de la composition de ses toiles. À travers ses œuvres, C. Emiliano donne vie aux pratiques et aux connaissances quotidiennes du peuple Macuxi, en particulier celles des femmes, qui sont les gardiennes de ces savoirs ancestraux.

Yaka Huni Kuin2 (1996-), quant à elle, nous initie à l’ancestralité à travers le regard de la jeunesse des actuels villages communautaires autochtones. Membre du MAHKU, son œuvre riche en couleurs et en textures combine des techniques traditionnelles et un langage contemporain. Il se compose principalement de peintures et de dessins représentant les symboles, les mythes et les rituels de son peuple ; et représente également les conflits liés à la présence autochtone dans les espaces urbains. À travers son travail, Y. Huni Kuin incarne une dynamique où l’art autochtone contemporain ne résulte pas uniquement de créations poétiques individuelles, mais de l’intersection entre la performance personnelle et le répertoire collectif.

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Olinda Yawar Tupinambá, Equilíbrio [Équilibre], 2020, Installation vidéo composée de terre et de graines, Avec l’aimable autorisation de l’artiste

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Olinda Yawar Tupinambá, Equilíbrio [Équilibre], 2020–2024, Installation vidéo composée de terre et de graines, Avec l’aimable autorisation de l’artiste, © Photo : Rafa Jacinto / Fundação Bienal de São Paulo

Olinda Yawar Tupinambá3 (1989-), issue des peuples Tupinambá et Pataxó-hã-hã-hãe, est née sur la terra indígenaCaramuru-Paraguassu, dans l’État de Bahia. Cinéaste, documentariste, journaliste, activiste écologique et artiste, elle utilise des outils et des langages contemporains, tels que la vidéo et le cinéma, pour aborder les effets de la colonisation sur les terres autochtones. Son travail de performances et d’installations vidéo incite le public à méditer sur la situation actuelle des peuples autochtones, tout en mettant en lumière les luttes qu’ils mènent pour la préservation de leurs terres et de leur culture. Au cœur de son œuvre, elle redonne une place centrale aux femmes, leur attribuant un rôle de premier plan au sein de la narration.

Yacunã Tuxá4 et Uýra Sodoma5 (1991-) soulèvent des interrogations inédites concernant le genre et la sexualité dans l’imaginaire de l’art autochtone. Y. Tuxá, originaire de la terra indígena Tuxá de Rodelas, dans le nord de Bahia, aborde les questions de genre au sein du territoire ancestral, créant un dialogue entre les traditions de son peuple et les enjeux contemporains de l’identité de genre. Son travail explore la manière dont les notions de masculinité et de féminité sont vécues dans le cadre d’une culture autochtone, tout en interrogeant la place de ces rôles dans un contexte plus large de résistance et de réinvention. D’autre part, U. Sodoma nous invite à une réflexion radicale sur le corps trans et hybride. En se métamorphosant en personne-arbre, personne-animal, personne-eau et personne-terre, son art transcende les frontières du corps humain pour explorer une identité fluide et interconnectée avec la nature. Elle transforme son corps en une forme organique vivante qui interagit avec le monde naturel, comme un pont entre l’humain et le non-humain. À travers ses performances et installations, U. Sodoma nous parle non seulement de la grandeur de la forêt amazonienne, mais aussi de la nécessité de sensibiliser les non-autochtones aux problématiques de la déforestation, ainsi qu’aux enjeux environnementaux et climatiques qui menacent l’équilibre de notre planète. Elle incarne ainsi un cri de résistance, d’interconnexion et de vigilance face à la destruction écologique, tout en proposant une alternative radicale à la vision binaire du corps et de la nature.

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Vue d’exposition, Chants of Images – MAKHU, Casa de Cultura do Parque, São Paulo, 2 juillet – 18 septembre 2022, © Photo : Samuel Esteves, Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Carmo Johnson Projects

Qu’est-ce qui définit l’art autochtone ? Est-ce l’identité de celles et ceux qui le créent, ou bien les thèmes, la poétique et l’esthétique qui l’animent ? Peut-on véritablement parler d’un « art contemporain autochtone » ? Nous artistes autochtones témoignons de notre époque, de nos maux et de nos luttes, inscrivant ainsi notre travail dans la contemporanéité. Si l’art contemporain, selon les critères occidentaux, se définit comme un art inséparable de la vie, alors nous avons toujours été contemporain·es. Pour nous, il n’a jamais existé de séparation entre l’art et l’existence : notre vie même est traversée par l’art, qu’il s’exprime à travers les peintures corporelles, les objets du quotidien ou les rituels qui perpétuent nos récits et nos savoirs. En analysant les thèmes explorés par les femmes artistes autochtones, on constate une correspondance frappante entre leurs œuvres, un courant commun qui nous unit en tant que porteuses d’une pensée critique : à travers la pratique artistique, nous transformons l’histoire de leurs luttes en un acte de résistance et d’affirmation. Notre art, s’inscrivant dans le contexte des luttes contemporaines pour la préservation de l’environnement et l’avancement des droits des peuples autochtones, devient un puissant vecteur de remise en question et de redéfinition de l’histoire. À mon sens, ce dernier – axé sur les questions sociales, politiques et environnementales – est un « artivisme », qui ne se limite pas à un territoire, mais résonne aussi bien au Brésil qu’à l’international, interpellant les consciences et nourrissant une réflexion critique sur les urgences de notre époque.

1
CARNEIRO, Amanda (org), Carmézia Emiliano : A árvore da vida [L’Arbre de vie], São Paulo, MASP, 2023.

2
PEDROSA, Adriano e GIUFRIDA, Guilherme, MAHKU, Movimento dos Artistas Huni Kuin: Mirações, São Paulo, MASP, 2023.

3
Aussi connue sous le nom de Olinda Muniz Silva Wanderley. https://www.premiopipa.com/olinda-yawar-tupinamba/

4
PEDROSA, Adriano e GIUFRIDA, Guilherme, Histórias indígenas [Histoires autochtones], São Paulo, MASP, 2023.

5
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