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Critique

Delphine Seyrig, l’insoumise

31.08.2019 |

Carlos Santos, Delphine Seyrig et Agnès Varda lors d’une manifestation féministe, c. 1972. © Carlos Santos / Agence Gamma, Rapho & Keystone, 2019

En collaboration avec le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía (Madrid) et en partenariat avec le centre audiovisuel Simone de Beauvoir (Paris), le LaM de Villeneuve-d’Ascq consacre une rétrospective à l’actrice, vidéaste et militante féministe française Delphine Seyrig (1932-1990).

L’événement propose de revenir sur l’engagement de D. Seyrig dans le mouvement féministe en France en examinant ses différentes activités devant et derrière la caméra.

Autour de sept thématiques et à travers des vidéos, films, photographies et documents d’archives, Les Muses insoumises dessine une cartographie visuelle et médiatique des principales luttes politiques et féministes des années 1970 et 1980 : droit à l’avortement, liberté sexuelle, conditions de vie des travailleuses du sexe, droits des prisonnières politiques…

Delphine Seyrig, l’insoumise - AWARE Artistes femmes / women artists

Anonyme, Delphine Seyrig et l’actrice Viva lors du tournage de Sois belle et tais-toi, 1975, Archives Seyrig

Si D. Seyrig commence sa carrière d’actrice aux États-Unis dans le film aujourd’hui culte Pull My Daisy (1959) de Robert Frank et Albert Leslie, le public français la découvre dans les années 1960, dans les longs-métrages d’Alain Resnais (L’Année dernière à Marienbad, 1961 ; Muriel ou le Temps d’un retour, 1963) et de François Truffaut (Baisers volés, 1968). Dès lors, elle incarne, malgré elle, une certaine image idéalisée de la femme, parfois associée aux actrices de la nouvelle vague.

La première partie de l’exposition nous apprend non seulement que le métier d’actrice est pour D. Seyrig le point de départ d’une réflexion critique sur les différents rôles assignés aux femmes par la société, mais aussi qu’il lui donne l’occasion de dénoncer le sexisme inhérent à l’industrie du cinéma.
Dès les années 1970, D. Seyrig a su se départir de l’image de ses débuts en choisissant notamment de travailler avec des réalisatrices comme Marguerite Duras (India Song, 1975), Chantal Akerman (Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, 1975) ou encore Ulrike Ottinger (Freak Orlando, 1981) qui lui permettent de concilier ses activités de comédienne et de militante féministe en toute cohérence.

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Irène Bouaziz, Delphine Seyrig pendant l’Assemblée Générale de préparation pour l’événement « Mutualité contre le viol », 17 juin 1976, Paris, © Irène Bouaziz, 2019

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Anonyme, Delphine Seyrig, Maria Schneider et Carole Roussopoulos pendant le tournage de Sois belle et tais-toi, 1975, Archives Seyrig

Parallèlement à son métier de comédienne, D. Seyrig s’engage énergiquement dans le Mouvement de libération des femmes (MLF). En 1971, elle fait partie des signataires du « manifeste des 3431 » rédigé par Simone de Beauvoir et, en 1972, elle reçoit dans son appartement parisien Harvey Karman, psychologue et militant pour la liberté de l’avortement en Californie, qui réalise la première démonstration de sa méthode d’interruption volontaire de grossesse devant des membres du MLF2.
C’est quelques années plus tard, grâce à sa rencontre avec Carole Roussopoulos (1945-2009)3 en 1974, qu’elle s’initie à la vidéo et perçoit très vite la force de ce médium pour défendre ses idées d’émancipation et de sororité.
Avec C. Roussopoulos et son amie d’enfance Ioana Wieder, elle crée le collectif Les muses s’amusent, renommé par la suite Les Insoumuses.

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Anonyme, Carole Roussopoulos pendant le tournage de Les prostituées de Lyon parlent, 1975, © Fonds Carole Roussopoulos

À Villeneuve-d’Ascq, le parcours est ponctué de nombreuses œuvres réalisées par le collectif qui ont pour but de dénoncer les conditions des femmes dans le monde politique (Où est-ce qu’on se mai ?, 1976), de documenter certaines luttes (Les prostituées de Lyon parlent, 1975) ou de relayer la parole d’autres femmes (Il ne fait pas chaud, 1977).

Les vidéos les plus marquantes sont sans doute Maso et Miso vont en bateau (1975)4, coréalisée avec Nadja Ringart, qui réussit avec humour et sur un ton délicieusement caustique à déconstruire et à ridiculiser la toute-puissance du patriarcat, mais aussi S.C.U.M. Manifesto (1976)5, qui s’empare d’un des textes les plus radicaux de l’époque appelant à en finir avec le sexe masculin.

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Micha Dell-Prane, Delphine Seyrig et Ioana Wieder filmant pendant une manifestation, 1976, © Micha Dell-Prane, 2019

Les dernières salles sont dédiées à la fondation du centre audiovisuel Simone de Beauvoir en 1982 par D. Seyrig et Les Insoumuses. Ces dernières ont mis en avant l’importance de la création d’un fonds d’archives et la nécessité de transmettre aux générations futures l’histoire des femmes et de leurs droits.
À l’heure de #MeToo et de la bataille, toujours aussi vive, autour du corps des femmes, l’exposition est un très bon rappel de ce qu’a été le féminisme en France et des combats qui restent à mener.

 

Les Muses insoumises. Delphine Seyrig, entre cinéma et vidéo féministe, du 5 juillet au 22 septembre 2019, au LaM (Villeneuve-d’Ascq, France).
Commissariat : Nataša Petrešin-Bachelez et Giovanna Zapperi

1
« Le manifeste des 343 », Le Nouvel Observateur, 5 avril 1971, no 334.

2
Cette méthode marque une révolution car elle est moins invasive et peut être réalisée sans l’aide de soignant·e·s.

3
Pionnière de la vidéo, réalisatrice de documentaires et militante féministe française.

4
Invitée à participer à une émission sur Antenne 2 à l’occasion de l’Année internationale de la femme décrétée par l’ONU en 1975, Françoise Giroud, alors secrétaire d’État à la Condition féminine, s’entretient avec une série d’hommes ouvertement misogynes. Les Insoumuses interviennent dans l’émission originale qu’elles manipulent en parasitant le son et l’image et en ajoutant des commentaires.

5
Vidéo qui s’appuie sur la lecture du texte éponyme de la New-Yorkaise Valerie Solanas, écrit en 1967 et dont la traduction française est à l’époque épuisée. V. Solanas, qui en 1968 a tiré sur Andy Warhol, est une figure aussi centrale que controversée pour le féminisme des années 1970.

Pour citer cet article :
Mathilde Bartier, « Delphine Seyrig, l’insoumise » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 31 août 2019, consulté le 18 novembre 2019. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/delphine-seyrig-linsoumise/.
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