Ils empoisonnent ta nourriture et ils t’expliquent encore comment la manger : Table Manners de Zina Saro-Wiwa - AWARE

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Ils empoisonnent ta nourriture et ils t’expliquent encore comment la manger : Table Manners de Zina Saro-Wiwa

08.05.2026 |

Ragoût de poulet nigérian, sauce aux œufs et focaccia sucrée préparés par Oluwatobiloba Ajayi et Marie Doumerc à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

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Oluwatobiloba Ajayi préparant un ragoût de poulet nigérian à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

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Ragoût de poulet nigérian et sauce aux œufs préparés par Oluwatobiloba Ajayi à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

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Oluwatobiloba Ajayi servant un ragoût de poulet nigérian aux participant·e·s à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

Sous le toit de l’Atelier 11 de L’AiR Arts à Montparnasse, qui accueillit autrefois des figures comme Modigliani, Soutine et Brancusi, artistes, commissaires et autrices dégustaient ensemble un ragoût de poulet nigérian, une sauce aux œufs et une focaccia sucrée. Le menu était servi à l’occasion de l’événement de clôture de ma résidence ; j’avais consacré ma journée à faire mijoter le plat, tandis que ma collaboratrice, la cheffe Marie Doumerc, cuisait le pain qui l’accompagnait. Je n’étais cependant pas venue à Paris pour passer mon temps derrière les fourneaux, mais pour écrire sur la représentation du paysage dans la photographie et le cinéma de plusieurs artistes femmes de part et d’autre de l’Atlantique noir. Je m’étais inscrite dans le sillage de l’autrice Dionne Brand, épousant sa désillusion vis-à-vis du paysage, sa « renonciation à une terre où se poser1 », et je cherchais des traces de ce sentiment dans les œuvres de Carrie Mae Weems (1953-), Dionne Lee (1988-) et Zina Saro-Wiwa (1976-). Comme souvent, c’est la faim qui m’a permis de préciser mon sujet.

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 2: Jonah Eats Bread and Stew with Coca-Cola, 2019, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 2: Jonah Eats Bread and Stew with Coca-Cola, 2019, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 2: Jonah Eats Bread and Stew with Coca-Cola, 2019, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 2: Jonah Eats Bread and Stew with Coca-Cola, 2019, image fixe extraite de la vidéo

La deuxième saison de la série vidéo de Z. Saro-Wiwa Table Manners (2014-2019) donne à voir Jonah en train de manger mon repas préféré : pain agege (pain blanc) et ragoût2. Ce dernier est composé d’une succulente cuisse de poulet noyée dans l’huile – exactement comme je l’aime –, plongée dans une sauce épaisse à la tomate. Jonah accompagne son festin d’un Coca ; il ouvre la bouteille avec les dents, comme je le fais – et comme on me le reproche – souvent. Il paraît que ce sont des choses qui ne se font pas en bonne société, que c’est un manque d’éducation, de mauvaises manières à table. Jonah arrache un morceau de pain avant de le plonger dans la sauce. Il en extrait la cuisse de poulet et la déchire de ses dents – j’ai faim. Alors que j’écris ces mots, je suis un régime strict à base de soupe au poulet et de poisson en boîte étalé sur des crackers. Paris est une ville à la culture culinaire raffinée, souvent considérée comme l’étalon auquel sont comparées les autres cuisines. Le sentiment de mon étrangeté renforce celui de ma familiarité avec Table Manners. Ces vidéos tendent un miroir à ma nostalgie et je pense à mon retour.

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 2: Friday Eats Hairy-Leg Crab Pepper Soup with Pounded Yam, 2019, image fixe extraite de la vidéo

Table Manners montre, très simplement, des personnes en train de manger. Des individus mangent avec leurs mains et fixent le·a spectateur·ice du regard ; leurs joues dansent au rythme de la mastication. Parfois, un morceau de nourriture glisse sur leurs lèvres, où il demeure jusqu’à la bouchée suivante. Ils mangent du crabe à pattes poilues, du gari (farine de manioc), de l’égousi (soupe de graines de courge), de l’okro (soupe de gombos), de la soupe de feuilles de potiron et de l’œuf à l’écossaise. Les mangeur·ses s’efforcent de continuer à nous regarder, mais leur attention oscille entre la volonté de maintenir ce face-à-face et leur tendance naturelle à baisser le regard sur leur pitance.

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 1: Barisuka Eats Roasted Ice Fish and Mu, 2014, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 1: Barisuka Eats Roasted Ice Fish and Mu, 2014, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 1: Barisuka Eats Roasted Ice Fish and Mu, 2014, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 1: Barisuka Eats Roasted Ice Fish and Mu, 2014, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 1: Felix Eats Garri & Egusi Soup, 2014, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 1: Felix Eats Sorgor Salada with Palm Wine, 2014, video still

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 1: Felix Eats Sorgor Salada with Palm Wine, 2014, image fixe extraite de la vidéo

Ce n’est pas seulement par nos yeux que nous sommes invité·es à partager le rituel du repas, mais par nos oreilles. Dans la première vidéo de la série, Felix engloutit du vin de palme, liquide fermenté et laiteux que nous entendons descendre dans sa gorge, suivi d’un soupir de satisfaction3. Barisuka se lèche les doigts au milieu du repas4, en happe bruyamment trois avant de saisir un nouveau morceau de mu (banane plantain pilée) – mon ventre gargouille. Nous percevons le son de la mastication de Barisuka, de ses lèvres qui sucent ses doigts et la nourriture qui emplit sa bouche. Les mangeur·ses de Z. Saro-Wiwa sollicitent notre vue et notre audition mais pas notre goût, notre odorat, ni notre toucher ; dans l’intervalle qui les sépare, notre faim s’engouffre.

L’appétit qui me saisit devant Table Manners n’exprime pas seulement la faim mais la nostalgie de mon chez-moi, du Nigeria et de son environnement. S’alimenter, c’est incorporer une terre ; cet appétit est une aspiration au pays lui-même. À la fin de chaque vidéo, le repas est toujours associé au lieu dont proviennent ses ingrédients ; Z. Saro-Wiwa filme ces personnages dans l’Ogoniland et à Port Harcourt, dans le delta du Niger, au sud du Nigeria. Cette géographie confère à l’alimentation une dimension supplémentaire, au-delà de la nécessité somatique et du plaisir qu’elle procure.

La zone du delta du Niger, où se trouvent l’Ogoniland et Port Harcourt et dont l’artiste est originaire, est une des plus importantes régions pétrolifères du monde, et aussi l’une des plus polluées. Depuis le début de l’exploitation de cette ressource dans les années 1950, les entreprises multinationales ont épuisé et pollué les sols, et provoqué des marées noires aux conséquences désastreuses sur l’environnement et la santé humaine. L’eau, l’air et les cultures sont contaminés par différents produits cancérigènes ; l’espérance de vie dans les environs est inférieure de dix ans à la moyenne nationale5. Après une explosion dans un champ pétrolier, un témoin décrivait : « Du pétrole brut s’écoulait rapidement, comme un fleuve en crue, avalant tout sur son passage. Plantations de manioc, ignames, palmiers, rivières, animaux… Poussés par la faim, hommes et femmes devaient fouiller dans le pétrole pour déterrer des ignames ou du manioc déjà pourris6. » Par une cruelle inversion, l’alimentation dans l’Ogoniland est en lien avec la mort. Si ce constat est universel, il s’exacerbe ici dans un espace où les émissions issues du pillage pétrolier se déversent dans les sols, les eaux et, par conséquent, le corps des habitant·es. Le danger de la pollution introduit une inquiétude sourde – une « violence lente7 » – dans les scènes de Table Manners.

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Oluwatobiloba Ajayi présentant Table Manners de Zina Saro-Wiwa à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

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Zina Saro-Wiwa, série Table Manners (2014-2019), vue d’installation dans le cadre de l’exposition Inheritance: Recent Video Art from Africa, Fowler Museum à UCLA, 2019, © Photo : Dan Cole, © Zina Saro-Wiwa / Fowler Museum

Les effets de l’exploitation de l’or noir ne pèsent pas également sur tous·tes. Petite minorité au Nigeria, dont i·elles ne représentent que 0,5% des habitant·es, les Ogonis constituent la population la plus affectée. L’ordonnance minière de 1914 attribuait à l’administration coloniale britannique la propriété exclusive de toutes les ressources excavées du Nigeria ; les entreprises pétrolières occidentales ont conservé ce monopole après l’indépendance du pays, avec la complicité des pouvoirs successifs. C’est dans ce contexte que Ken Saro-Wiwa, le père de l’artiste, fonde le Mouvement pour la survie du peuple ogoni (Mosop), à l’initiative d’une campagne non violente pour les droits environnementaux des Ogonis. Les manifestations entravant la sécurité des opérations de Shell, le gouvernement de Sani Abacha fit exécuter K. Saro-Wiwa le 10 novembre 1995 sous une fausse accusation de meurtre, en compagnie de huit autres militants8. L’irresponsabilité des entreprises étrangères qui exploitent le brut de l’Ogoniland témoigne de la pérennité de l’héritage colonial. Les bénéfices sont externalisés ; les coûts sont locaux. Quant aux Ogonis, i·elles se voient livré·es à elles·eux-mêmes à l’intérieur d’un cadre étatique incapable de prendre entièrement en compte leurs préoccupations ; pendant ce temps, les multinationales pétrolières pillent leur terre impunément.

Il y a quelque chose d’ironique, d’ouroborique, dans les différentes strates des luttes qui opposent tribalisme, colonialisme et nationalisme. Le poème Victory Song [Chant de victoire] de K. Saro-Wiwa évoque en ce sens le cynisme de son pays et ses vers fustigent les fonctionnaires qui collaborent à la destruction de l’Ogoniland. : « Tu as violé ma terre, / Frère noir, fait taire mon chant9. » L’exécution des « neuf Ogonis » devait confirmer le caractère prémonitoire du texte ; elle suscita une condamnation à l’échelle mondiale et la suspension du Nigeria du Commonwealth. C’est ainsi que le gouvernement d’Abacha fut puni par son maître impérial d’avoir prêté la main aux intérêts d’une entreprise multinationale – dont le droit à ravager la nature remontait lui-même à l’administration coloniale. Parmi les vestiges de l’empire, un goût amer et familier persiste dans les bouches. Ils empoisonnent ta nourriture et ils t’expliquent encore comment la manger.

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 2: Eucharia Eats Three Leaf Yam and Gho, 2019, images fixes extraites de la video

Table Manners ne met pas seulement en scène des personnages en train de manger : i·elles sont en train de manger dans un environnement hanté par la toxicité de l’impérialisme du passé et de l’extractivisme du présent. À contrepied du militantisme direct de son père, Z. Saro-Wiwa a choisi de produire une autre image de l’Ogoniland et de la vie quotidienne dans la région. « La violence de l’extraction pétrolière est une tragédie, pas une identité », insiste-t-elle10. En interrogeant l’alimentation, elle souligne la relation qui unit les habitant·es à leur paysage, par-delà sa dévastation. Le sol n’est pas représenté de façon frontale ; mais c’est de lui que dépendent les produits de Table Manners. Tous les convives sont rassasié·es et finissent librement leur assiette, témoignage de sécurité plus que de fragilité. Cette assurance donne forme à leur attitude. Quand je vois Dorcas manger ses escargots sautés en buvant une Maltina, je sais que les escargots sont épicés et que l’extrême douceur de la boisson maltée en exalte le piquant. En claquant des lèvres, elle refroidit chaque bouchée et la rend plus savoureuse. Chacun·e se nourrit, souverainement dédaigneux des manières de table coloniales, qui jugent arriéré ou impoli de manger avec ses mains. Tous·tes en sont intimement persuadé·es : c’est nous qui savons le mieux comment introduire le fruit de la terre dans nos corps.

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 2: Precious Eats Boli and Fish and Oil Bean, 2019, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 2: Precious Eats Boli and Fish and Oil Bean, 2019, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 2: Precious Eats Boli and Fish and Oil Bean, 2019, image fixe extraite de la vidéo

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Zina Saro-Wiwa, Table Manners Season 2: Precious Eats Boli and Fish and Oil Bean, 2019, image fixe extraite de la vidéo

D’un bout à l’autre de Table Manners, la réalisation des plats demeure absente. Dans la vidéo qui met en scène Precious, un léger sourire se dessine sur son visage lorsqu’on lui fait signe, hors champ, de commencer à manger11. Le travail sous-tendu par son repas reste invisible, mais il joue un rôle fondamental dans l’énergie et la joie silencieuse des mangeur·ses. En Afrique de l’Ouest, l’alimentation est une tâche qui incombe dans une écrasante majorité aux femmes. Dans un pays dont les deux tiers de la population sont employés dans l’agriculture, elles représentent environ 75 % de la main-d’œuvre de ce secteur12. En zone rurale, elles sont souvent chargées des cultures les plus essentielles, comme celle du manioc, de l’igname et du maïs, qui constituent la base du régime alimentaire. Ainsi, lorsque Gideon, Victor et Felix mangent du gari, le manioc fermenté a sans aucun doute été produit par des paysannes ogonis. Quand elles ne produisent pas les ingrédients, ce sont là-plupart du temps elles qui les préparent. La nourriture mise en scène dans Table Manners porte témoignage de la résilience de la terre et du travail agricole et culinaire traditionnellement réservé à la gent féminine dans les foyers nigérians.

Dans le texte introductif de ses recettes, présentées dans l’ouvrage Did You Know We Taught Them How to Dance for The Mangrove Banquet (2015), qui accompagnait l’exposition du même nom au Blaffer Art Museum (États-Unis), Z. Saro-Wiwa s’inspire de la relation qui unit la féminité noire, les aliments et le bien-être environnemental pour imaginer la nature sous les traits d’une allégorie féminine :

« Je lui dis : Je cuisine pour raconter des histoires. Je cuisine pour que les gens éprouvent l’alchimie ou la magie qui a lieu quand on consomme la cuisine d’une autre culture. Pour leur raconter quelque chose. Ou peut-être est-ce seulement ma manière de me dire que cette terre m’appartient à moi aussi. Qu’elle n’est pas sans valeur. Que le travail de tant de femmes ne compte pas pour rien… Que fais-tu ici, Zina ? Qu’est-ce que ce festin que tu veux faire de moi ? Je lui dis que je veux qu’elle me donne ses graines, pour un avenir auquel elle a peut-être renoncé13. »

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Oluwatobiloba Ajayi à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

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Kwama Frigaux assistant à l’événement organisé par Oluwatobiloba Ajayi dans le cadre de la résidence de AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

Par la sagesse imaginaire d’un paysage féminin incarné, tout en exprimant dans un même geste son désenchantement en matière écologique, Z. Saro-Wiwa offre peut-être un onguent. La nourriture devient le véhicule translationnel d’un enrichissement spirituel et culturel, enraciné dans la gestion agricole. Elle a pour condition le labeur de « tant de femmes » et cette terre qui réclame de retrouver son essence et de donner naissance à un futur, par-delà la dévastation.

Cette association du paysage au corps d’une femme africaine est historiquement ancrée. À l’instar de l’architecture coloniale qui regardait le territoire comme une entité destinée à être conquise et transformée en propriété, il en allait de même du corps des femmes noires. L’économie agricole esclavagiste dont dépendait l’empire se fondait sur le travail gratuit ; la fertilité des femmes noires jouait un rôle essentiel dans la reproduction de cette main-d’œuvre. Sous l’influence de l’histoire de l’impérialisme, les pratiques agricoles au Nigeria profitent toujours aujourd’hui de l’apport des femmes. Lorsque la dégradation de l’environnement menace les récoltes et réduit les rendements, c’est sur elles encore que repose le lourd fardeau de nourrir leur famille. Mais, ce faisant, leur position ne promeut pas seulement un intérêt plus profond pour la terre ; elle contribue également à élargir les paramètres de notre conscience environnementale. Cette conscience s’incarne dans la pratique du repas, qui voit les mangeur·ses aspirer le sol à l’intérieur de leur corps et refonder ainsi, dans une durée observable, leur relation à la terre. Si l’artiste ne fait pas elle-même la cuisine ni ne participe aux tâches genrées que requiert la préparation des plats, elle crée quant à elle le contexte au sein duquel la nourriture est servie et consommée. Les mangeur·ses des vidéos de Table Manners, mais aussi nous, leurs spectateur·ices, fêtons ensemble le fruit de la terre et le travail des mains des femmes.

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Table Manners de Zina Saro-Wiwa, projeté à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

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Table Manners de Zina Saro-Wiwa, projeté à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

Ils empoisonnent ta nourriture et ils t’expliquent encore comment la manger : Table Manners de Zina Saro-Wiwa - AWARE Artistes femmes / women artists

Table Manners de Zina Saro-Wiwa, projeté à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

Ils empoisonnent ta nourriture et ils t’expliquent encore comment la manger : Table Manners de Zina Saro-Wiwa - AWARE Artistes femmes / women artists

Table Manners de Zina Saro-Wiwa, projeté à L’AIR Arts, le 13 mars 2026, © Photo : Lorena Almario Rojas, © AWARE: Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

Z. Saro-Wiwa reconstitue le concept de corps environnemental, d’agentivité environnementale, de manière à ce que la terre parle pour elle-même. L’Ogoniland est et demeure une terre fertile, qui produit du poisson, de la banane plantain, de l’aubergine, de l’igname et du sorgho. Face à la vidéo Jonah Eats Bread and Stew, projetée durant l’événement de clôture de la résidence aux côtés d’autres épisodes de la série, le plat que nous partagions était le reflet de ceux permis par l’Ogoniland dans Table Manners. L’alimentation y est rendue dans ses dimensions d’autonomie et de réparation, enracinée dans le travail et le savoir environnemental des femmes noires.

Tout au long de ma résidence, le mal du pays se manifesta chez moi sous la forme d’une faim que je ne parvenais à rassasier qu’en rapportant à Paris des plats de chez moi, ceux du repas de Jonah. À mesure que je partageais mes recherches, la pièce se remplit d’une partition improvisée : les sons assourdis de joues pleines, de grincements de dents et de doigts pleins de sauce qui rompent un pain moelleux. Les gestes progressifs consistant à introduire des bouchées de nourriture dans notre corps marquaient un lien indissoluble entre un peuple et son lieu de vie. Cela m’a rappelé que, même dans les contextes les plus étrangers, le partage de la nourriture a toujours été ma principale source de réconfort, d’appartenance et de lien social.

1
Brand, Dionne, Land to Light On/Une terre où se poser, trad. Nadia D’Amelio, Perros-Guirec, Anagrammes, 1997.

2
Saro-Wiwa, Zina, Table Manners Season 2: Jonah Eats Bread and Stew with Coca-Cola [Jonah mange du pain et du ragoût avec un Coca], vidéo, 2019. En ligne : https://vimeo.com/316451020.

3
Saro-Wiwa, Zina, Table Manners #1: Felix Eats Garri & Egusi Soup [Félix mange du gari et de la soupe d’égousi], vidéo, 2014. . En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=cPd9A2lX2CU

4
Saro-Wiwa, Zina, Table Manners: Season 1, Barisuka Eats Roasted Ice Fish and Mu [Barisuka mange du poisson argenté rôti et du mu],vidéo, 2014. En ligne : https://vimeo.com/108591676.

5
Saint, Ekpali, « Timeline: Half a century of oil spills in Nigeria’s Ogoniland », Al Jazeera, 21 décembre 2022. En ligne : https://www.aljazeera.com/features/2022/12/21/timeline-oil-spills-in-nigerias-ogoniland.

6
Bakilo Bako, Sam cité in Saro-Wiwa, Ken, Genocide in Nigeria: The Ogoni Tragedy [Génocide au Nigeria. La tragédie des Ogonis], Port Harcourt, Saros, 1992, p. 58.

7
Rob Nixon définit la violence lente comme « une violence qui se déroule progressivement et à l’écart des regards, une violence de destruction retardée, dispersée dans le temps et l’espace, une violence d’usure, qui n’est généralement pas perçue comme une violence ». Le terme s’applique à la toxicité lente de l’extractivisme colonial et capitaliste dans l’Ogoniland. Voir Nixon, Rob, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor [La violence lente et l’écologie des pauvres], Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 2013, p. 2.

8
Amnesty International, « Nigeria : Une entreprise criminelle ? L’implication de Shell dans des violations de droits humains au Nigeria dans les années 1990 », Amnesty International, 28 novembre 2017. En ligne : https://www.amnesty.org/en/documents/AFR44/7393/2017/fr/.

9
Traduction libre de l’anglais. Saro-Wiwa, Ken, « Victory Song » [Chant de victoire], dans Silence Would Be Treason: Last Writings of Ken Saro-Wiwa, édité par Íde Corley, Helen Fallon et Laurence Cox, Daraja Press, 2013, p. 176.

10
Traduction libre de l’anglais. Einashe, Ismail, « “It’s Time to Decolonize Environmentalism”: An Interview with Zina Saro-Wiwa », Frieze, 11 septembre 2018. En ligne : http://www.frieze.com/article/its-time-decolonize-environmentalism-interview-zina-saro-wiwa.

11
Saro-Wiwa, Zina, Table Manners Season 2: Precious Eats Boli and Fish and Oil Bean [Precious mange du boli, du poisson et de l’ugba], vidéo, 2019. En ligne : https://vimeo.com/316450862/.

12
Agence pour le commerce international, « Nigeria – Market Overview », Country Commercial Guide, département du Commerce des États-Unis, dernière modification 2024. En ligne : https://www.trade.gov/country-commercial-guides/nigeria-market-overview. Ifeanyi-obi, C. C., “How Are Rural Women Crop Farmers in Southern Nigeria Coping with Climate Change”, FARA Research Report, vol. 7, n°39, 2023. En ligne : https://doi.org/10.59101/frr072339.

13
Traduction libre de l’anglais. Saro-Wiwa, Zina, in Powell, Amy L. (dir.), Zina Saro-Wiwa: Did You Know We Taught Them How to Dance?, Seattle, University of Washington Press ; Houston, Blaffer Art Museum ; Champaign, Krannert Art Museum, 2016, p. 91.

Pour citer cet article :
Oluwatobiloba Ajayi, « Ils empoisonnent ta nourriture et ils t’expliquent encore comment la manger : Table Manners de Zina Saro-Wiwa » in Magazine Archives of Women Artists, Research and Exhibitions  , [En ligne], mis en ligne le 8 mai 2026, consulté le 8 mai 2026. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/ils-empoisonnent-ta-nourriture-et-ils-texpliquent-encore-comment-la-manger-table-manners-de-zina-saro-wiwa/.
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