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Critique

Laëtitia Badaut Haussmann, la poésie performative
de l’habitat

28.07.2019 |

Laëtitia Badaut Haussmann, vue d’exposition Le sentiment la pensée, l’intuition, 2019, Château de Rochechouart © Laëtitia Badaut Haussmann & galerie Allen, © Photo : Aurélien Mole

Du 29 juin au 16 septembre 2019, le château de Rochechouart accueille la première exposition muséale de Laëtitia Badaut Haussmann. Associant les références littéraires et cinématographiques au vocabulaire de l’architecture et du design, l’artiste façonne pour l’occasion un semblant d’espace domestique mêlant récits autobiographiques et fictionnels.

Sébastien Faucon, commissaire de cette exposition et directeur du château de Rochechouart, musée d’Art contemporain de la Haute-Vienne, a invité L. Badaut Haussmann à présenter des pièces qu’elle a imaginées spécifiquement pour le projet à côté d’œuvres d’autres artistes, issues des collections du musée. Le Sentiment, la pensée, l’intuition, qui reste délibérément un solo show bien que l’accrochage soit « collectif », rassemble toute une famille choisie d’artistes1.

Laëtitia Badaut Haussmann, la poésie performative<br> de l’habitat</br> - AWARE Artistes femmes / women artists

Laëtitia Badaut Haussmann, vue d’exposition Le sentiment la pensée, l’intuition, 2019, Château de Rochechouart © Laëtitia Badaut Haussmann & galerie Allen
Second plan : Michelangelo Pistoletto, Una Donna, 1962, collection du musée d’art contemporain de la Haute-Vienne © Michelangelo Pistoletto, © Photo : Aurélien Mole

Véritable cohésion plutôt que confrontation, la rencontre entre les créations contemporaines de l’artiste et celles, déjà existantes, du musée révèle de nouveaux potentiels interprétatifs et narratifs. Disséminées dans les huit salles du deuxième étage du château, les œuvres forment un ersatz d’habitat tout aussi poétique qu’énigmatique. Chaque salle a pour nom celui d’une saison et correspond à un état, à un souvenir diffus dont on peine à définir précisément les contours. La « Salle 8/hiver », rappelant une chambre, décrit quelque chose de dramatique : au centre, l’œuvre Sans titre (2019), un sommier sur lequel sont étalées des coupures de journaux dont les articles, sélectionnés par l’artiste et recouverts par une sorte de drap en plastique, ne sont pas identifiables ; au sol, des verres contenant a priori de l’eau renferment en fait les Liquides incolores (2019), nocifs, corrosifs ou toxiques (acétone, acide chlorhydrique, alcool à brûler, ammoniaque, brandy blanc, eau-de-vie, gin, javel, lessive de soude, Martini blanc, ouzo, rhum blanc, saké, tequila, vinaigre blanc, vodka, White Spirit) ; au mur, une Donna (1962) de Michelangelo Pistoletto (né en 1933), miroir sur lequel a été sérigraphié un personnage féminin, à l’échelle 1, dont le regard fuyant converge vers le reflet des visiteur·euse·s.

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Laëtitia Badaut Haussmann, vue d’exposition Le sentiment la pensée, l’intuition, 2019, Château de Rochechouart © Laëtitia Badaut Haussmann & galerie Allen, © Photo : Aurélien Mole

Le parti pris d’éclairer à la lumière naturelle ces salles aux températures variées conditionne également la façon dont nous découvrons les lieux. On ne passe pas uniquement du calme d’un jardin d’hiver à la chaleur d’un salon d’été. Notre perception et notre réception de ces espaces évoluent effectivement au fil des heures et en fonction du temps.

Outre les salles dédiées à l’exposition, l’artiste investit également le couloir, qui devient la colonne vertébrale du parcours. Recouvert d’un immense tissu argenté2, il abrite en son sein des dessins de Raoul Hausmann (1886-1971) – Sans titre (1968-1969) –, mais aussi la série Photographs of Dr. Joseph M. Carrier 1962-1973 (2010) de Danh Vo (né en 1975)3. L’une de ces dernières images montre l’étreinte discrète de deux hommes de dos dans un lieu public. Le fait d’inviter le·la visiteur·euse à lever le voile sur ce qui a été ou reste tabou n’est pas dénué de sens.

Encore une fois, le dialogue entre des œuvres des ami·e·s « du passé2 » et les productions contemporaines de L. Badaut Haussmann offre une épaisseur sémantique supplémentaire aux objets sur lesquels elle pose son regard, c’est peut-être ici toute la force de cette exposition.

 

Le Sentiment, la pensée, l’intuition, du 29 juin au 16 septembre 2019, au château de Rochechouart, musée d’Art contemporain de la Haute-Vienne (Rochechouart, France).

1
Pep Agut, John Coplans, Tacita Dean, Nathalie Du Pasquier, Raoul Hausmann, Mike Kelley, Pierre Klossowski, Bruce Nauman, Anne Neukamp, Katie Paterson, Gianni Pettena, Michelangelo Pistoletto, Émilie Pitoiset, Kiki Smith, Ettore Sottsass, Danh Vo et Rachel Whiteread.

2
Laëtitia Badaut Haussmann, Water, 2019, tissu argenté, 117 m.

3
Ces images proviennent d’une série de photographies prises par un médecin américain, Joseph M. Carrier, au Vietnam jusqu’en 1975, date correspondant à l’année de naissance de l’artiste.

4
L’expression est empruntée à Mathias Danbolt dans « Anachronismes dérangeants : un sentiment historique avec N.O. Body », dans Boudry Pauline et Lorenz Renate, Temporal Drag, Ostfildern, Hatje Cantz, 2011.

Pour citer cet article :
Manon Burg, « Laëtitia Badaut Haussmann, la poésie performative
de l’habitat
» in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 28 juillet 2019, consulté le 18 novembre 2019. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/laetitia-badaut-haussmann-la-poesie-performative-de-lhabitat/.
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