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« May You Live in Equal Times » : une exposition internationale paritaire, des pavillons nationaux majoritairement masculins

06.07.2019 |

Lara Favaretto, Thinking Head, 2019, 50 groupes d’objets se rapportant chacun à un mot, techniques mixtes, dimensions variables, Courtesy La Biennale di Venezia, © Photo : Francesco Galli

La LVIIIe Biennale d’art de Venise nous convie, sous la forme d’un souhait, à nous intéresser à notre époque par l’intermédiaire des œuvres qu’a réunies Ralph Rugoff, son directeur artistique. Celui-ci croit en la capacité de l’art à nous ouvrir les yeux. En cette période d’inquiétude écologique et de préoccupation politique, la tonalité est globalement grave et, si le choix des travaux se révèle très divers, le rire et la dérision ne se manifestent guère. Même les surprises semblent faire les frais de cet impératif sérieux et engagé.

Une des particularités formelles de l’exposition est de montrer deux travaux de chacun·e des invité·e·s, l’un à l’Arsenale et l’autre dans le pavillon central, aux Giardini. Cela lui permet de mettre très justement en valeur le fait que les personnalités contemporaines ne se cantonnent pas à un seul médium ni à une technique unique. Le choix a aussi été fait de valoriser des artistes vivant·e·s, souvent jeunes, dont les pièces ont été beaucoup vues dans de nombreuses institutions ces dernières années. Cette édition, globalement un peu tiède, comprend cependant des propositions tout à fait intéressantes pour qui prend le temps de s’y arrêter. L’approche engagée et réfléchie de R. Rugoff est peut-être ce qui l’a conduit à mettre en application un scrupuleux principe de parité. Dans l’exposition principale, on peut noter un strict effort d’égalité : 40 femmes (dont deux sont membres de collectifs mixtes) figurent parmi les 81 participant·e·s inscrit·e·s au catalogue. Petit tour d’horizon des créations des femmes.

Au-delà du nombre, l’attention portée à une égale distribution des œuvres féminines et des œuvres masculines se perçoit tout d’abord dans les contrepoints qui rythment leur disposition générale : d’une part, celles d’Ed Atkins (né en 1982) et d’Apichatpong Weerasethakul (né en 1970) ; de l’autre, les grands tirages photographiques de la Sud-Africaine Zanele Muholi (née en 1972) et ceux de la Japonaise Mari Katayama (née en 1987). Ces deux dernières séries de clichés ont peut-être été rapprochées car elles présentent toutes deux des autoportraits où les photographes s’attachent à jouer frontalement et avec fantaisie avec les divers stéréotypes qu’on pourrait plaquer sur ces corps mis en scène, l’une en tant qu’activiste visuelle lesbienne noire, l’autre en tant que personne née avec un corps non conforme (une main gauche à deux doigts et les deux jambes amputées).

« May You Live in Equal Times » : une exposition internationale paritaire, des pavillons nationaux majoritairement masculins - AWARE Artistes femmes / women artists

Yin Xiuzhen, Trojan, 2016-2017, cadre en acier, vêtements usés, 470 x 570 x 220 cm, La Biennale di Venezia, © Photo : Italo Rondinella

Ce souci de répartition équitable des genres masculin et féminin se retrouve dans les réalisations de grande taille, voire monumentales, à côté desquelles il est peu probable que l’on passe sans les remarquer. Ainsi les imposantes sculptures de l’Américaine Carol Bove (née en 1971) ponctuent régulièrement le parcours. Composées de pièces de métal industrielles rouillées, récupérées puis combinées ensemble, elles sont partiellement recouvertes de couleurs vives qui rappellent l’hiératisme du modernisme et viennent aussi perturber l’appréhension d’une matière lourde qu’on imagine un instant flotter. Lee Bul (née en 1964) installe quant à elle un assemblage métallique important, constitué des débris d’un poste-frontière de la zone démilitarisée entre les deux Corées et support de messages politiques. Symbolique et massive, faite de vêtements usagés, Trojan (2016-2017), sculpture de la Chinoise Yin Xiuzhen (née en 1963), associe la surconsommation et l’empreinte carbone des voyages aériens pour rappeler que toutes et tous, comme cette passagère recroquevillée en position de sécurité, nous allons droit à la catastrophe. Parmi ces œuvres très visibles, on peut remarquer les gros cocons futuristes de la Coréenne Anicka Yi (née en 1971) ou les installations vidéo de l’Allemande Hito Steyerl (née en 1966).

À ces immanquables, il faut encore ajouter l’installation Thinking Head (2017-2019) de l’Italienne Lara Favaretto (née en 1973). Diffusée depuis la toiture extérieure du bâtiment central aux Giardini, cette brume en occulte régulièrement la façade afin de contester, comme le dit la plasticienne, « l’autorité culturelle » que celui-ci représente.
À l’intérieur, l’artiste joue avec des mots clés, outils de réflexion pour imaginer une exposition, peut-être ceux de la Biennale actuelle comme le suggère le cartel : « opacity », « solidarity », « amnesia », « self-doubt », « superstition », « heritage », « absentee », « hacker », « hypnosis », « control », etc. Comme dans la réserve d’une boutique où les rayonnages portent des étiquettes, à ces mots sont associés des objets détournés et sculptés sans qu’il y ait forcément chaque fois un rapprochement évident entre les deux, d’autant que l’installation est amenée à évoluer durant la manifestation car il est annoncé que L. Favaretto viendra changer de place les différents éléments. Est-ce une forme de contestation discrète du discours d’intention de la Biennale, dans laquelle elle pointe l’emprise du langage et du savoir sur les œuvres et objets, ces derniers étant amenés à être instrumentalisés pour illustrer un propos ?

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Julie Mehretu, diverses œuvres, 2017-2018, encre et acrylique sur toile, Courtesy La Biennale di Venezia, © Photo : Andrea Avezzù

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Avery Singer, diverses œuvres, 2017-2019, acrylique sur toile tendue sur panneau de bois, Courtesy La Biennale di Venezia, © Photo : Andrea Avezzù

Le même souci de parité semble avoir dirigé le choix des travaux graphiques ou sur toile, avec des ensembles importants de femmes pratiquant la peinture – dont la Suisse-Uruguayenne Jill Mulleady (née en 1980), l’Éthiopienne-États-Unienne Julie Mehretu (née en 1970), la Nigériane vivant aux États-Unis Njideka Akunyili Crosby (née en 1983) ou l’États-Unienne Avery Singer (née en 1987) –, alors que jusqu’à il y a peu les références en la matière restaient majoritairement masculines, les femmes peintres n’étant guère mentionnées dans les ouvrages d’histoire de l’art.

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Teresa Margolles, La Búsqueda (2) [La recherche], 2014, installation à fréquence sonore sur trois panneaux de verre transportés du centre historique de Ciudad Juarez, au Mexique ; trois panneaux de verre avec cadre en bois, 181 x 286 x 120 cm, Courtesy La Biennale di Venezia, © Photo : Andrea Avezzù

Parmi les pièces plus discrètes se trouve La Búsqueda (1) [La recherche, 2014] de la Mexicaine Teresa Margolles (née en 1963). Nous sommes saisi·e·s en entrant dans l’espace qui lui est dédié. Trois panneaux de verre abîmés, poussiéreux et tagués où figurent – comme des tentatives dérisoires – des affiches d’appels à témoins pour des femmes disparues. L’artiste évoque le féminicide dont sont victimes les ouvrières de Ciudad Juárez (ville du nord du Mexique, à la frontière des États-Unis). Ces meurtres, commis depuis la fin des années 1990 et jusqu’au début du XXIe siècle, en partie non élucidés, sont probablement liés au narcotrafic. Le son pulsé à basse fréquence vient renforcer inconsciemment la sensation terrible qui nous étreint.

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Larissa Sansour, Heirloom (détail), 2019, film : Larissa Sansour et Søren Lind, In Vitro, 2019 film à deux canaux, production, pavillon danois, Courtesy La Biennale di Venezia, © Photo : Francesco Galli

La balance est toutefois loin d’être aussi équilibrée du côté des pavillons nationaux, dans lesquels la proportion des femmes est de 35 % seulement (on compte un peu plus de 200 participant·e·s en tout, dont 75 femmes).
Dans la lignée de la thématique générale, le pavillon danois présente Heirloom (2019), de la Palestinienne Larissa Sansour (née en 1973), à l’accent inhabituellement sérieux. À travers un film diffusé sur deux écrans et une installation subtile, elle nous parle, de façon poignante, de filiation, d’héritage, de déracinement et des moyens de survivre. Les propositions suisse, avec le duo Pauline Boudry (née en 1972) et Renate Lorenz (née en 1963), et française, avec Laure Prouvost (née en 1978), témoignent d’une certaine légèreté, de même que le pavillon lituanien, imaginé par Rugilė Barzdžiukaitė (née en 1983), Vaiva Grainytė (née en 1984) et Lina Lapelytė (née en 1984) et couronné par le Lion d’or, à la fois joyeux, fort et pourtant évocateur de catastrophe écologique. Terminons ce tour d’horizon par le pavillon australien, qui leur ressemble en raison de l’importance de la bande sonore et de l’énergie qui l’anime. Aménagé par Angelica Mesiti (née en 1976), il accueille le public dans un cercle confortable : visiteurs et visiteuses s’y installent en chœur pour regarder sur des écrans géants la façon dont l’artiste donne vie à des architectures de pouvoir et de décisions. Les scènes filmées montrent des protagonistes performeur·euse·s, danseur·euse·s et musicien·ne·s, alors qu’elles·ils occupent poétiquement et allègrement ces espaces. Cet apport de vie dans des lieux habituellement solennels et feutrés leur restitue leur essence démocratique.

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Angelica Mesiti, ASSEMBLY, 2019, production, installation vidéo à trois canaux, projections vidéo HD, couleur, son mono à six canaux, 25’, pavillon australien, Courtesy La Biennale di Venezia, © Photo : Magali Le Mens

Cette édition 2019 confirme que, quand il est conscient et volontaire, l’effort de parité porte ses fruits : l’exposition internationale, à moitié féminine, constitue un exemple malheureusement peu suivi dans les pavillons nationaux. Il est à souhaiter que cette impulsion ne soit pas qu’une action ponctuelle à l’instar des vœux formulés par le commissaire et les artistes à propos de la catastrophe écologique annoncée, alors que tou·te·s dénoncent des faits qu’eux·elles-mêmes ne prennent pas en compte dans la mise en œuvre de l’événementiel culturel. Le public de la Biennale, usager familier des aéroports, aura-t-il réellement pris conscience de l’effet délétère des voyages aériens et changera-t-il vraiment ses habitudes après avoir vu Trojan de Y. Xiuzhen ?

 

May You Live in Interesting Times, du 11 mai au 24 novembre 2019, aux Giardini et à l’Arsenale (Venise, Italie).

Pour citer cet article :
Magali Le Mens, « « May You Live in Equal Times » : une exposition internationale paritaire, des pavillons nationaux majoritairement masculins » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 6 juillet 2019, consulté le 18 novembre 2019. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/may-you-live-in-equal-times-une-exposition-internationale-paritaire-des-pavillons-nationaux-majoritairement-masculins/.
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