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Critique

Poésie prolétaire, ou la célébration du marginal

09.02.2019 |

Vue de l’exposition Poésie prolétaire, janvier – février 2019, © Photo : Aurélien Mole / Fondation d’entreprise Ricard

La Fondation d’entreprise Ricard accueille jusqu’au 23 février l’exposition Poésie prolétaire, véritable hommage à la contre-culture et aux artistes qui, délibérément, choisissent de rester en marge d’un monde de l’art qui a parfois plus du tourbillon incontrôlable que de la liberté dont il se targue. Trois trentenaires mettent ainsi leurs œuvres en regard de celles d’artistes qui sont leurs aînées, élevant la marginalité au rang de modèle contemporain.

Poésie prolétaire, ou la célébration du marginal - AWARE Artistes femmes / women artists

Vue de l’exposition Poésie prolétaire, janvier – février 2019, © Photo : Aurélien Mole / Fondation d’entreprise Ricard

Les livres de Joëlle de la Casinière (née en 1944), publiés et reliés pour l’occasion, introduisent l’exposition. Encore emballés dans leurs cartons, ils se présentent prêts à partir, prêts à retourner « à leur souterrain secret », comme l’a écrit l’artiste dans une note affichée à côté de l’installation. Ils se feuillettent à la manière de vestiges familiaux que l’on retrouve dans un grenier encombré, témoignages d’une vie qui nous est étrangère et qui disparaît aussitôt la porte refermée. Dès lors, le ton est donné : tout au long de l’exposition, visiteurs et visiteuses figurent parmi les privilégié·e·s à pouvoir profiter d’œuvres et d’artistes que l’histoire de l’art n’a pas rencontrées.

Poésie prolétaire emprunte son titre à la revue fondée par les poètes Katalin Molnár et Christophe Tarkos et par l’artiste Pascal Doury à la fin des années 1990. Au croisement de la poésie et du dessin, cette publication refusait de se limiter à la poésie graphique, se voulant plutôt lieu de rencontres et d’expérimentations que catalogue d’un mouvement esthétique déjà régulé. Avec cette exposition, François Piron, qui a déjà curaté L’Esprit français, contre-cultures, 1969-1989 à La Maison rouge (2017), continue à développer son thème fétiche et interroge les trajectoires étonnantes d’artistes qui ont contribué à cette contre-culture.

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Vue de l’exposition Poésie prolétaire, janvier – février 2019, © Photo : Aurélien Mole / Fondation d’entreprise Ricard

À l’image des envolées graphiques de Thérèse Bonnelalbay (1931-1980) qui, après avoir été repérées et exposées par Jean Dubuffet, ne furent plus regardées qu’à travers le prisme de l’art brut, les œuvres présentées se sont parfois confrontées à l’ennuyeuse habitude qu’a l’histoire de l’art de sectoriser les pratiques. Pourtant, c’est bien là toute leur qualité : se refuser à tous les cadres préalablement établis.

Les corps contorsionnés de Carlotta Bailly-Borg (née en 1984) comme les portraits peints par Lizzy Mercier Descloux (1956-2004) semblent caractéristiques de cette émancipation. Quand les premiers, cloisonnés sous verre, s’étalent et se déforment en boudant la rationalité de l’espace qui leur est imposé, les autres, aux influences multiples, se refusent à toute limitation culturelle, empruntant autant à l’esthétique orientale qu’à un imaginaire singulier.

Dans un autre registre, les carnets colorés d’Anne Bourse (née en 1982) sont presque provocants, disposés sur des coussins à la manière de bijoux précieux quand leur esthétisme rappelle les dessins spontanés d’un·e écolier·ère tentant de tromper l’ennui. Par leur forme ou leur discours, les œuvres respirent ainsi une liberté et une innocence rarement mises en valeur dans un monde de l’art aussi stratégique que créatif. La phrase prononcée par J. de la Casinière dans son film So Happy (1973) nous apparaît alors comme un slogan : « Je cherche un pays, un pays cadeau où tout est permis. »

Comme les lunes monumentales de Mélanie Matranga (née en 1985), qui progressivement disparaissent, l’exposition prend des airs de parenthèse idyllique. Poésie prolétaire se perçoit comme une éclipse, instant bref et extraordinaire où la création se cache d’un capitalisme qui la contraint.

 

Poésie prolétaire, du 15 janvier au 23 février 2019, à la Fondation d’entreprise Ricard, (Paris, France).

Pour citer cet article :
Sarah Caillet, « Poésie prolétaire, ou la célébration du marginal » in rchives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 9 février 2019, consulté le 21 octobre 2019. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/poesie-proletaire-ou-la-celebration-du-marginal/.
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