Letter from Siti Adiyati - AWARE

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Letter from Siti Adiyati

12.06.2026

Membres du comité The Flow of History : Southeast Asian Women Artists à l’atelier de Siti Adiyati, 2024, photo : Özge Ersoy

En novembre 2024, AWARE Archives of Women Artists, Research and Exhibitions et Asia Art Archive (AAA), en collaboration avec l’Indonesian Visual Art Archive (IVAA), organisent un voyage de recherches et une programmation publique à Yogyakarta à l’occasion de l’événement The Flow of History : Southeast Asian Women Artists. Dans le cadre de cette initiative, les membres du comité consultatif du projet visitent l’atelier de Siti Adiyati afin d’explorer sa pratique d’artiste, d’éducatrice et d’activiste depuis les années 1970.

Ci-dessous, une version éditée de l’email de Siti Adiyati aux équipes d’AWARE et de l’AAA, qui fait suite à notre entretien sur son investissement dans le New Art Movement (Gerakan Seni Rupa Baru – GSRB), son exploration avec des matériaux issus de la culture populaire, ses réflexions sur les modèles d’organisation genrés et ses expériences à Paris dans les années 1980.

Letter from Siti Adiyati - AWARE Artistes femmes / women artists

Documents de la collection personnelle de Siti Adiyati, 2024, photo : Özge Ersoy

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Revues et journaux de la collection personnelle de Siti Adiyati, 2024, photo : Özge Ersoy

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Portrait de Siti Adiyati à son atelier à Yogyakarta, 2024, photo : Özge Ersoy

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Portrait de Siti Adiyati à son atelier à Yogyakarta, 2024, photo : Özge Ersoy

Letter from Siti Adiyati - AWARE Artistes femmes / women artists Letter from Siti Adiyati - AWARE Artistes femmes / women artists

Atelier de Siti Adiyati, Yogyakarta, 2024, photo : Özge Ersoy

De : Siti Adiyati
Envoyé : 13 décembre 2014
À : Nina Volz AWARE ; Özge Ersoy AAA
Objet : Bonjour de Yogyakarta

 

Chère Mme Nina, Chère Mme Özge,

Merci d’avoir pris la peine de me rendre visite chez moi et dans mon atelier à Yogyakarta avec le comité de Flow of History. Il est regrettable que nous n’ayons pas disposé d’assez de temps et il me semble que nombre de vos questions sont restées sans réponse, particulièrement sur le sujet des femmes artistes en Indonésie. Bien entendu, chaque artiste (homme ou femme) a sa propre expérience personnelle. À ma connaissance, que ce soit au sein de la société ou dans la vie de tous les jours, il existe des différences naturelles, mais pas de dichotomie. J’ai seulement pris conscience de cette catégorisation homme/femme au début des années 1990, lorsque de nouveaux sujets et programmes d’études se développent dans l’éducation supérieure — sans compter le travail des ONG sur les problématiques liées à la condition des femmes, comme les violences conjugales, la place des femmes au travail, etc. Le terme s’est répandu depuis la création par le gouvernement d’un ministère des Droits des femmes.

Il y a eu plusieurs figures féminines majeures dans l’histoire de Java, notamment la reine Shima (ve siècle), Tribhuwana Wijayatunggadewi, reine de l’empire Majapahit, et Gayatri Rajapatni (xive siècle). Elles sont considérées comme des dirigeantes justes et des souveraines légitimes, mais sans véritable autorité. Puis, au xviiie siècle, la figure de la gouvernante est remplacée par celle de la figure mythologique Ratu Kidul. Ceci explique la transition d’une interprétation symbolique à mythologique, conséquence de l’instabilité des constellations politiques, des croyances et des structures de pouvoir à l’époque.

Je suis née dans une famille aristocratique javanaise et j’ai reçu une éducation conservatrice. Nous devions apprendre la danse traditionnelle, le batik et le tembang (poème chanté), qui forment la base de nos savoirs à partir de l’enfance. Les garçons devaient aussi s’entraîner au tir à l’arc, à l’équitation, à la danse et à d’autres types de sport. Mais, dans ma jeunesse, au début du xxe siècle, des changements se font ressentir. Nous avons commencé à pouvoir choisir ce qui nous convenait, affirmer nos préférences personnelles et prendre nos propres décisions.

Le rôle et l’histoire des femmes qui évoluaient au sein du harem du palais et dans son environnement, et qui vécurent ainsi dans l’atmosphère chaotique d’un conflit symbolique, dans le passé et jusqu’au xxe siècle, marquent alors durablement mon subconscient : peut-être que les choses changeront, parce que le sultan actuel n’a pas de harem et que sa fille lui succédera ? Mon père était ouvert d’esprit et avait été éduqué aux Pays-Bas, j’ai donc été exposée aux perspectives rationnelles occidentales. J’ai eu le privilège de pouvoir me libérer des injonctions familiales conservatrices et de développer ma propre individualité dans mon domaine de prédilection, sans pour autant contrevenir aux règles paternelles. Disons que j’étais moins préoccupée par les « restrictions », comme celle de faire passer notre ménage en priorité. Le souverain est plus important que ses sujets, même ceux qui font preuve de talents, d’une expertise ou d’une loyauté exceptionnels : le nom, la réputation et les prouesses de chacun appartiennent à la famille et au souverain. Il n’y a pas d’individus, seulement des membres du foyer ou du royaume. Bien que je ne me sois pas rebellée — ma « rébellion » s’est peut-être manifestée autrement —, j’ai néanmoins pu choisir mon propre chemin en toute conscience et avec l’appui de mes parents.

Lorsque j’ai fait le choix de m’engager dans le milieu des beaux-arts, l’absence d’artistes dans ma famille ou dans mon entourage n’a pas constitué un obstacle à ce parcours. À travers la danse traditionnelle, j’ai appris l’histoire, la philosophie et l’éthique, ainsi que la discipline technique et artistique, dans la mesure où ma famille comptait des professeurs de danse qualifiés, des chorégraphes et des auteurs spécialisés dans l’art classique. Aujourd’hui encore, la philosophie de la danse traditionnelle de Yogyakarta est l’un des sujets fondamentaux enseignés aux apprentis danseurs. Ce sont des bases de savoir que je mobilise à chaque souffle et qui rythment ma vie. Mais cela ne suffit plus à notre époque. C’est pourquoi j’ai dû approfondir mes recherches et élargir mes perspectives. Mes études d’art formelles et l’opportunité de séjourner en dehors de ma ville natale de Yogyakarta m’ont permis d’écouter et d’apprendre davantage, de remettre en question les points de vue étriqués des autres et de consolider et tester la ténacité et la persévérance de mon for intérieur.

Dans mon univers artistique, les hommes et les femmes sont égaux et unissent leurs forces pour trouver l’énergie de « lutter » et de découvrir notre identité. Dans le cas du Black December 1974, un événement qui nous a poussé·es à faire preuve de courage, nous avons été expulsé·es de l’académie. Mais nous n’avons pas baissé les bras, nous avons continué à débattre, à écrire, à donner des interviews dans la presse, etc. Ce moment a donné lieu à une vague de soutien de la part de nos ami·es de l’Institut de technologie de Bandung (ITB) et notre mouvement de résistance a trouvé une forme plus opportune dans le New Fine Arts Movement (GSRB), né d’une exposition tenue en août 1975. Notre postulat était le suivant : l’art devrait pouvoir se développer librement plutôt que d’être jugé selon des critères conservateurs, démodés et népotiques qui baseraient sa valeur sur l’identité individuelle et le nationalisme. Nous avions enfin l’occasion de nous exprimer par le biais d’une résistance non violente. Notre mouvement a été comparé aux événements de Malari, une manifestation étudiante qui éclata en janvier 1974 à Jakarta et fut sévèrement réprimée par les autorités, se soldant par un nombre important de victimes et de blessés.

J’ai quitté Yogyakarta pour Jakarta après mon expulsion de l’académie. Je me suis mariée et j’ai fondé une famille, et j’ai commencé à enseigner l’art tout en élevant mes enfants. Cependant, je n’ai jamais abandonné ma pratique artistique. J’ai vécu à Jakarta pendant près de quarante-cinq ans, avec plusieurs périodes passées à Paris et au Japon. C’est à ces occasions qu’une fenêtre s’est ouverte sur l’univers pour moi : j’ai non seulement étendu mes connaissances sur les civilisations étrangères, mais aussi celles sur ma propre culture et mon pays natal.

Par la suite, j’ai étudié le rôle de figures emblématiques telles que Marianne, Jeanne d’Arc, Simone de Beauvoir ou Shikibu Murasaki. Nées femmes, leurs vies et leur œuvre a été d’une grande influence et a changé le monde autour d’elles. À l’avenir, il nous faudra saisir les opportunités qui se présenteront à nous, plutôt que de nous reposer sur nos acquis. C’est ainsi que je donne du sens à mon existence de femme, de mère et également d’animal social.

J’ai formulé l’idée selon laquelle les femmes sont semblables à des rochers : même battues par les vagues et les tempêtes, elles se tiennent droites. Elles sont poreuses et flexibles, telles des éponges qui absorbent la vie et nourrissent et protègent les faibles comme s’il s’agissait de leurs propres enfants.

On me demande souvent mon avis sur le féminisme, les questions de genre et les luttes des femmes. Cela me donne l’impression d’être une citoyenne de seconde zone. Je ne réfléchis jamais en ces termes. Génétiquement, je suis née femme, mais cela ne signifie pas que ma personnalité et mon âme soient typiquement féminines, puisque la personnalité n’a rien de génétique. La chose la plus importante est que, comme n’importe quel individu, je dispose de la liberté de penser, d’agir et de créer selon mes possibilités, de partager notre savoir et d’élargir notre créativité pour mieux comprendre les autres peuples et tisser du lien entre les civilisations et les nations. Nous, êtres humains, ne vivons pas seul·es. Que ce soit ou non d’une nouvelle forme de féminisme n’a aucune importance.

Il y a aussi la question de ma réticence à participer à des expositions collectives d’artistes femmes, bien que j’aie rejoint le collectif de femmes artistes indonésiennes Nuansa à la fin des années 1980. Pour être tout à fait honnête, j’ai une image assez spécifique de femmes se réunissant pour parler de soucis domestiques, de santé, de microéconomie et de microgestion. Loin de toute créativité, les préoccupations principales du groupe se concentraient sur les défis à relever et sur la manière de penser la construction des idées et des concepts plutôt que sur l’art lui-même. Elles discutaient de la date et du lieu de leur prochaine exposition, des contributrices et des thématiques envisagées, etc. Tout tournait autour des aspects techniques de l’exposition plutôt que sur le processus créatif. Pour ma part, cela n’engendrait aucun nouveau savoir.

J’aimerais un jour avoir l’opportunité de participer à une exposition avec mes consœurs en étant assurée de pouvoir me plonger dans un bain de pensée artistique libre. Une exposition qui ne soit pas uniquement axée sur l’identité et le prototype féminins, mais qui explore tout le spectre dynamique de l’art lui-même.

Je crois que je me suis trop étendue dans cette lettre, mais j’espère qu’elle saura compléter certaines réponses lacunaires et nous permettra de mieux nous comprendre.

Yogyakarta, 13 décembre 2024
Salam Merdeka d’Indonésie
Siti Adiyati

 

Note pour Mme Nina :

En 1994, l’ordre de chevalier des Arts et des Lettres m’a été décerné par le gouvernement français pour ma contribution à la redécouverte, en 1992, de l’une des plus vastes collections indonésiennes de tableaux français disparus (dont l’un est actuellement conservé à la Galerie nationale indonésienne). Plus tard, j’ai organisé un programme de restauration et une exposition consacrés à des artistes indonésien·nes et français·es d’importance comparable à leur époque. L’exposition s’intitulait Jakarta-Paris 1959-1960.

L’existence historique de cette collection débute en 1959 à l’initiative du diplomate et personnalité culturelle Ilen Surianegara, lorsqu’il était attaché culturel et de presse à Paris de 1954 à 1959. Il rencontre à cette occasion Jean-Paul Sartre et la journaliste Etienette Bénichou, une amie proche d’André Malraux, alors ministre de la Culture. Au prétexte d’ouvrir un musée d’art moderne à Jakarta, Ilen et Etienette reçoivent des artistes qui leur apportent des tableaux directement à l’ambassade d’Indonésie au 47-49, rue Cortambert.

Il est probable que ces artistes aient été touchés par l’idée qu’un pays fraîchement indépendant ait un tel projet. En effet, à cette époque, Paris était l’épicentre du monde de l’art moderne, réunissant des artistes venus d’une multitude de pays et nations. La collection rassemble alors 160 œuvres, dont des lithographies, eaux-fortes et peintures à l’huile d’artistes tel·les que Soulages, Vassily Kandinsky, Victor Vasarely, Hans Hartung, Zao Wou Ki, Kumi Sugai, Sonia et Robert Delaunay, etc. Ces œuvres d’artistes français·es, offertes au peuple indonésien sous le mandat du président Soekarno, constituent un geste d’amitié et de soutien pour construire un musée d’art moderne à Jakarta — bien que le projet envisagé par Ilen Surianegara n’ait à ce jour toujours pas été concrétisé.

Ces années-là, Paris était comme une fleur au printemps, s’épanouissant sous l’influence d’artistes venu·es du monde entier. Ces œuvres ont donc leur importance pour nous et pour l’histoire de l’art. Nous avons fait appel à Claire Stoullig, commissaire d’expositions au Centre Pompidou, ainsi qu’à M et Mme Le Pavec, restaurateur·ices au musée du Louvre, et aidé·es de nombreux bénévoles. À l’époque de l’exposition Jakarta-Paris, la France était dirigée par le gouvernement Mitterrand, avec pour ambassadeur de France en Indonésie Dominique Girard, et Fued Hassan pour ministre de la Culture sous Soeharto.

Il est regrettable qu’aucun ouvrage n’ait été publié sur cette passionnante collection française. J’essaie à présent d’entrer en contact avec l’ambassade française à Jakarta et la Galerie nationale où sont actuellement conservées les œuvres afin que nous écrivions ensemble un nouveau chapitre de l’histoire des grand·es peintres du xxe siècle.

Traduit de l'anglais par Lucy Pons.

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Pour citer cet article :
Siti Adiyati, « Letter from Siti Adiyati » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 12 juin 2026, consulté le 12 juin 2026. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/letter-from-siti-adiyati/.
Article publié dans le cadre du programme
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