Nina Beier, Charlottenborg, cat. exp., Kunsthal Charlottenborg, Copenhague (7 octobre 2011 – 22 janvier 2012), Copenhague, Kunsthal Charlottenborg, 2011
→Joanna Fiduccia, Mihnea Mircan, et Chris Sharp, Nina Beier, art statements, cat. exp., Art [41] Basel (16 – 20 juin 2010), Mexico, Proyectos Monclova, 2010
Real Estate, BOZAR, Palais des beaux-arts, Bruxelles, 4 octobre 2025 – 4 janvier 2026
→Nina Beier, Goods, Albuquerque Foundation, Sintra, 27 septembre 2025 – 4 janvier 2026
→Nina Beier, Auto, Capc et Kiasma, Helsinki, 8 mars – 8 septembre 2024
Sculptrice et performeuse danoise.
Par leur portée symbolique et le choix précis de leurs matériaux, les œuvres de Nina Beier peuvent être lues selon différents registres et dénotent souvent une ambiguïté dans leur intention. L’artiste retourne sans cesse à des questions a priori insolubles : elle pointe les dynamiques de pouvoir qui régissent les relations humaines et non humaines, et révèle la manière dont les systèmes de valeur, de travail et de genre s’inscrivent dans les formes matérielles. Tels des corps impatients qui refusent l’immobilité, les objets véhiculent du sens. Ils sont saturés d’informations sur les structures latentes du pouvoir et de la circulation, qui émergent dans la pratique de N. Beiersous des formes obliques, symboliques et souvent contradictoires, rappelant l’allure énigmatique des pièces surréalistes. De la même manière, les artefacts collectés et assemblés par la plasticienne – biens de luxe, produits du quotidien, déchets organiques – ne sont pas neutres : ils sont des complices silencieux, chargés des résidus psychiques de la domestication, du commerce international et de la consommation.
N. Beier grandit au Danemark et passe sa petite enfance au Mozambique. En 2002, elle emménage à Londres pour poursuivre ses études au Royal College of Art. Pendant plus de quinze ans, sa pratique oscille entre la sculpture et la performance, se situant souvent dans les deux domaines à la fois. En 2011, pour sa première exposition individuelle institutionnelle, à la Kunsthal Charlottenborg, à Copenhague, N. Beier présente Tragedy (2011), qui marque un changement dans son approche – pas seulement du point de vue formel, mais aussi par les tensions qu’elle se refuse à résoudre. C’est l’une des premières œuvres à introduire l’animal dans sa pratique. Ce qui s’offre au public est simple et dérangeant : un vrai chien « faisant le mort » sur un tapis persan. La combinaison du chien et du tapis indique la violence implicite de la domestication ; le tapis devient piédestal – peut-être aussi emblème du commerce international et du travail. N. Beier choisit de ne pas dissoudre le malaise moral produit par la représentation d’un animal « mourant » dans sa propre œuvre. Son travail confronte avec subtilité les limites normatives, il se charge des conflits ou des contradictions mêmes qu’il révèle. N. Beier ne produit pas des critiques passives mais des confrontations actives, où la violence passée au crible réside dans les matériaux familiers, problématiques et indisciplinés.
Si elles dégagent une dimension symbolique, les sculptures de N. Beier sont ancrées dans les détritus matériels récupérés de la culture de la commodité : voitures de luxe pilotables à distance, vêtements à imprimé animalier, perruques de cheveux humains, tapis persans, lavabos de porcelaine et cages à oiseaux architecturales, pour en nommer quelques-uns. N. Beier ne s’intéresse pas seulement à la signification de ces objets mais à la manière dont ils se comportent. Elle porte une grande attention au langage formel des matériaux et à la manière dont ils se répondent physiquement les uns aux autres lors de rapprochements inhabituels. Pour une exposition à Spike Island, à Bristol, en 2018, elle produit Plug (2018). Cette œuvre présente un lavabo de salle de bain des années 1950-1960, aux courbes douces et aux tons pastel : autel d’une femme au foyer, référence d’histoire de l’art ? Il est toutefois affublé d’un cigare roulé à la main, de dimension absurdement grande : symbole de fierté phallique, icône de richesse ? Cet assemblage, comme nombre de sculptures de N. Beier, résiste à toute conclusion. Ses œuvres ne déclarent pas leur signification ; chaque forme porte des fragments de quelque chose d’autre – des signes culturels, des résidus du travail, des codes de genre. Elles attendent d’être lues, ou même parfois mal lues, mais sont toujours résolument ouvertes à l’interprétation.
N. Beier est connue pour ses œuvres d’art public créées à partir de statues en bronze de récupération, comme Men (2018), présentée à la Biennale de Beaufort, en Belgique, et Women & Children (2022), réalisée pour la High Line, à New York. Au premier abord, on pourrait être tentée d’appliquer une perspective féministe à Women & Children – une fontaine composée de figures d’enfants et de femmes nues. L’œuvre complexifie toutefois de telles présuppositions. Plutôt que de resémantiser ces corps, N. Beier dirige notre attention vers le contexte même de la compréhension et de la consommation de telles représentations. Le regard n’est pas simplement renversé, mais placé au premier plan, soumis à l’inspection : des yeux des statues jaillit de l’eau, transformant l’acte de regarder en celui de pleurer. Cette transformation ne résout pas l’objectification de ces figures : tout au contraire, elle l’amplifie.