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Critique

Germaine Richier au Mont-Saint-Michel, sous le signe de la métamorphose

06.10.2017 |

Germaine Richier, L’Échiquier grand, 1959, bronze, dimensions variables, Indivision Germaine Richier, © Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Philippe Migeat/ Dist.RMN-GP, © ADAGP, Paris

Le Mont-Saint-Michel accueille cet été les œuvres d’une des reines de la métamorphose : Germaine Richier (Grans, 1902-Montpellier, 1959). Ariane Coulondre, commissaire de cette exposition développée avec le Centre des monuments nationaux dans le cadre des 40 ans du Centre Pompidou1, propose un parcours concis, mais dense. Deux temps forts – un premier sur le parvis de l’abbatiale et un second sous les arcs gothiques de la salle des hôtes – retracent les explorations de l’artiste de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à son décès.

Germaine Richier au Mont-Saint-Michel, sous le signe de la métamorphose - AWARE Artistes femmes / women artists Germaine Richier au Mont-Saint-Michel, sous le signe de la métamorphose - AWARE Artistes femmes / women artists

Germaine Richier, L’Ouragane, 1948 – 1949, bronze, 179 x 67 x 50 cm et L’Orage, 1947 – 1948, bronze, 200 x 80 x 52 cm, © Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Philippe Migeat/ Dist.RMN-GP, © ADAGP, Paris

Après une solide formation classique (à l’école des beaux-arts de Montpellier puis au sein de l’atelier d’Antoine Bourdelle) et une pratique qualifiée de conventionnelle entre les deux guerres, Germaine Richier s’affranchit après 1945 de tous les codes en vigueur afin de produire des figures hybrides, entre figuration et abstraction, forme humaine et animale, technique du modelage et utilisation d’objets trouvés. Dans un monde essentiellement masculin, elle parvient, grâce à son audace, à se forger une solide réputation. L’artiste s’obstine par exemple à sculpter d’après modèle. Deux œuvres majeures de l’exposition, L’Orage (1948-1949) et L’Ouragane (1947-1948), réalisées grâce à cette technique, attestent, avant L’homme qui marche et les Femmes de Venise d’Alberto Giacometti, la pertinence de la persistance de la figuration au cours de cette période, alors que l’abstraction semble triompher. L’artiste précise : « Je suis le contraire de l’abstrait, mais les lois de l’abstraction ont une grande importance pour moi2 . » Elle choisit ses titres en référence au réel : La Montagne (1955-1956), L’Eau (1953-1954), Le Diabolo (1950), L’Échiquier, grand (1959/2004)… S’inscrivant dans une tradition surréaliste et anticipant les pratiques pop et des Nouveaux Réalistes3, elle intègre à ses sculptures des éléments directement prélevés dans le monde réel : branches pour La Montagne, amphore trouvée sur la plage pour L’Eau… Cependant, ses préoccupations formelles et géométriques demeurent très visibles. Dans Le Diabolo, emblématique de la série des Fils, les traits métalliques dessinent d’intangibles volumes entre le corps et le socle. Ces derniers sont autant de lignes de structure de la composition et d’évocation métaphorique des fils du destin.

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Germaine Richier, La Montagne, 1955 – 1956, bronze patiné doré, 185 x 330 x 130 cm, © Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Philippe Migeat/ Dist.RMN-GP, © ADAGP, Paris

Germaine Richier au Mont-Saint-Michel, sous le signe de la métamorphose - AWARE Artistes femmes / women artists

Germaine Richier, L’Échiquier grand, 1959, bronze, dimensions variables, Indivision Germaine Richier, © Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Philippe Migeat/ Dist.RMN-GP, © ADAGP, Paris

Ses figures affirment sa subjectivité : elles sont amputées (L’Eau est acéphale), déformées (la reine de L’Échiquier, grand « lève des bras-tiges », l’homme-Ouragan se tient comme figé dans les laves de Pompéi), réinventées (La Montagne évoque un mystérieux affrontement). Leurs métamorphoses laissent deviner, en trame, la pensée existentialiste qui parcourt les milieux intellectuels parisiens d’alors : l’être y est mouvant, la connaissance que nous en avons est inachevée, la condition humaine ne peut se détacher du tragique. Germaine Richier tente, par ses expérimentations, de contribuer à redéfinir une forme d’humanisme post-Holocauste.

Les sculptures de Germaine Richier créent naturellement un dialogue avec l’environnement : la somptueuse architecture de l’abbaye du Mont-Saint-Michel et le cadre exceptionnel de la baie. Les cinq personnages-pions de L’Échiquier, grand se détachent, noirs et déterminés, sur les fonds gris-vert des limons. L’Eau, installée devant les vitraux de la salle gothique, semble adossée à un trône de lumière. Tout au long du parcours, les figures puissantes et sensuelles de l’artiste métamorphosent notre regard sur le monument et le paysage.

Germaine Richier, L’Ouragane, du 1er juillet au 12 novembre 2017, abbaye du Mont-Saint-Michel, France

1
Frédéric Paul, conservateur des collections contemporaines du Musée national d’art moderne, a en effet coordonné quarante manifestations dans toute la France.

2
Richier Germaine, Paroles d’artistes : Germaine Richier, Paris, Fage, 2017, p. 46.

3
César revendique son influence. Cf. Michèle Cone, « The Mature Richier, The Young Cesar: Expressionist Confluences in French Postwar Sculpture. », Art Journal, vol. 53, no 4, « Sculpture in Postwar Europe and America, 1945-1959 », hiver 1994, p. 73-78.

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