Critique

Les variations de la perception dans l’œuvre de Dóra Maurer

22.02.2020 |

Dóra Maurer, Stage II 2016, acrylique, toile, PVC, 200 x 600 cm, © Dóra Maurer, © Photo : White Cube (Prudence Cuming Associates Ltd)

L’exposition consacrée à Dóra Maurer (née en 1937) à la Tate Modern se divise en cinq salles où se répartissent 35 œuvres datant des années 1970 à 2016.

En guise d’introduction, les premiers travaux offrent un échantillon restreint des diverses pratiques de l’artiste hongroise. La visite s’ouvre sur les mouvements et les changements formels abordés principalement par l’entremise d’une sélection de photographies et de gravures à la pointe sèche sur papier, des années 1970 et 1980. Ses compositions en planche-contact font entrer le public dans son processus créateur où la suite des images documente les phases d’un geste minimaliste. Seven Twists I-VI (1979, impression de 2011), par exemple, se présente en une accumulation d’images, à la fois horizontale et en profondeur, jouant de la mise en abyme de l’artiste elle-même.

Les variations de la perception dans l’œuvre de Dóra Maurer - AWARE Artistes femmes / women artists

Dóra Maurer, Timing, 1973-1980, film (16mm) montré en vidéo, projection, noir et blanc, © Tate, © Dóra Maurer

En contradiction avec la politique culturelle du régime socialiste hongrois, toute une génération d’artistes expérimentaux·ales va développer, parallèlement à l’art officiel, une pratique néo-avant-gardiste testant les limites artistiques imposées. Cet art non conformiste propose, à partir des années 1960 et 1970, des initiatives alternatives en constituant des workshops ou des programmes pédagogiques destinés aux jeunes artistes. Prenant part à ces orientations émergentes, D. Maurer réalise des œuvres engagées telles que KV’s 1st of May Parade on Artificial Ground (1971), une parade circulaire effectuée en solitaire pouvant symboliser l’idéologie du pays, qui se répète sans fin. Connue pour son art en marge, elle traite aussi des questions de genre, qui ne font regrettablement pas l’objet de commentaires au sein du parcours.

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Dóra Maurer, Space Painting, 1984-1996, tirage argentique, gouache, 100 x 70 cm, Collection particulière, © Dóra Maurer, © Photo : Vintage Galéria / András Bozsó

Précurseur de son œuvre actuelle, cet art graphique, processuel et conceptuel part à la rencontre de son travail cinématographique auquel la Tate Modern dédie la salle suivante. Triolets (1981), une fragmentation tripartite de l’image, est mis en dialogue avec les mouvements de balancier d’une lampe dans son film Relative Swingings (1973/1975). L’ensemble est hypnotique et insiste sur l’idée de répétition, de variation et de mouvement, fils rouges de l’exposition, dont la visite suit une progression thématique. Les quatre premières salles – nommées « Movement and Change », « Moving Images », « Displacement and Perception », « Space Painting » – éclairent le chemin vers ses œuvres tridimensionnelles plus récentes. Malheureusement reléguées dans une petite pièce, celles-ci ne peuvent livrer toutes leurs dimensions dansantes et vibrantes. Ces « Form Gymnastics » aux couleurs vives – citons notamment Stage II (2016), composition particulièrement significative – s’ancrent dans la continuité de ses Quasi Images, comme les appelle D. Maurer, structures déformées ou décomposées et espaces peints de couleurs complémentaires. Le rythme s’immisçait déjà, en effet, au sein des jeux de perception de 5 out of 4 (1979), élaborés sur la base mathématique de la suite de Fibonacci.

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Dóra Maurer, Relative Quasi Image, 1996, acrylique sur toile et bois, 100 x 100 cm, Collection particulière, © Dóra Maurer, © Photo : Vintage Galéria / András Bozsó

Il aurait été intéressant que soient davantage montrés la façon dont l’artiste conçoit la couleur, les complémentarités, ainsi que ses liens avec les enseignants et peintres Johannes Itten (1888-1967) et Josef Albers (1888-1976) ou encore le théoricien de l’art Johann Wolfgang von Goethe, tant ces éléments sont présents dans ses ébauches, son œuvre et son enseignement. Néanmoins, l’insistance sur la ligne graphique et la sérialité permet de comprendre dans son ensemble l’œuvre expressive de D. Maurer. Notons également qu’il s’agit de la première monographie de l’artiste au Royaume-Uni ; espérons que celle-ci permettra d’ouvrir des perspectives plus approfondies de son travail.

 

Dóra Maurer, du 5 août 2019 au 5 juillet 2020, à la Tate Modern (Londres, Royaume-Uni).

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Pour citer cet article :
Adélie Le Guen, « Les variations de la perception dans l’œuvre de Dóra Maurer » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 22 février 2020, consulté le 6 août 2020. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/les-variations-de-la-perception-dans-loeuvre-de-dora-maurer/.

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