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La photographie, une histoire de femmes ?
Les grandes questions de l’histoire de l’art
09.10.2020 | Sibylle Vabre

Sabine Weiss, Sabine Weiss chez Vogue, Paris, 1956, © Studio Fllebé

Inventée en 1839, la photographie a l’image d’un médium jeune à visée démocratique, étranger aux discriminations de genre qui pèsent alors sur la formation académique des artistes. Les femmes s’en emparent dès l’origine et contribuent largement à l’histoire de la photographie, aux innovations techniques et esthétiques, comme l’a mis en avant la riche exposition Qui a peur des femmes photographes ? 1839 à 1945 (2015-2016) qui s’est tenue au musée d’Orsay et au musée de l’Orangerie.

Parmi les pionnières, Anna Atkins (1799-1871) est remarquée pour sa maîtrise du cyanotype – procédé photographique mis au point en 1842 par John Herschel (1792-1871) et caractérisé par ses teintes bleues – qu’elle utilise dans un ouvrage botanique dès 1843, inaugurant l’usage de la photographie pour l’illustration de livres. Julia Margaret Cameron (1815-1879) est une représentante incontournable du pictorialisme. Bien que celui-ci se développe dans des clubs amateurs, plusieurs femmes s’impliquent dans ce mouvement qui vise à hisser la photographie au rang d’art, comme Gertrude Käsebier (1852-1934) ou Anne Brigman (1869-1950). Beaucoup font leurs armes dans les cercles pictorialistes avant de mener d’autres expérimentations, accompagnant les bouleversements du monde en fondant une esthétique adaptée à la modernité. Ainsi Laure Albin Guillot (1879-1962), qui explore entre autres la microphotographie, ouvre la voie à l’abstraction. Nombre des photographes qui mènent les recherches formelles caractéristiques de l’entre-deux-guerres sont liées aux mouvements d’avant-garde, comme Florence Henri (1893-1982) dont le vocabulaire mêle déstructuration de l’espace et formes géométriques en écho au cubisme et au constructivisme, ou encore Dora Maar (1907-1997) dont les photomontages servent une iconographie onirique surréaliste. L’ouvrage Métal (1928) de Germaine Krull (1897-1985) condense quant à lui ses réflexions ayant trait à la prise de vue : les angles et cadrages novateurs y flattent une architecture moderne, faisant de l’artiste une figure de la Nouvelle vision.

La plupart de ces artistes témoignent de la professionnalisation croissante des photographes au début du XXe siècle : s’éloignant du modèle des premières photographes issues de la bourgeoisie, elles sont portraitistes, photographes d’architecture, réalisent des reportages, travaillent pour la publicité. Imogen Cunningham (1883-1976) le revendique dans son manifeste Photography as a Profession for Women (1913). Elle œuvre par ailleurs à l’émergence de la photographie pure aux États-Unis. La photographie documentaire connaît un nouveau développement en Amérique à travers les travaux de Dorothea Lange (1895-1965) ou encore Tina Modotti (1896-1942), gagnant une dimension sociale et politique. Elle se détache des clichés ethnographiques dans les images de Constance Stuart Larrabee (1914-2000), connue par ailleurs pour être la première correspondante de guerre sud-africaine. Après-guerre se développe le courant de la photographie humaniste, incarné par Sabine Weiss (1924) en France, tandis qu’il gagne une part d’étrangeté dans les scènes que Diane Arbus (1923-1971) saisit dans les rues de New York. Comme elle, Paz Errázuriz (1944) tourne son objectif vers les personnes marginales, mais son travail s’inscrit dans une véritable résistance politique sous la dictature chilienne.

À partir des années 1970, les pratiques photographiques connaissent un développement et une diversification exponentiels, du documentaire aux formes les plus hybrides, avec l’émergence notamment de la photographie dite plasticienne. Se rattachant à l’École de Düsseldorf sous l’influence d’Hilla (1934-2015) et Bernd Becher (1931-2007), Candida Höfer (née en 1944) contribue à donner un nouveau souffle à l’esthétique documentaire par ses photographies d’architecture prises à la chambre de manière frontale. Parmi les pratiques auxquelles la photographie est associée, le texte tient une place de choix, comme dans les poèmes visuels de Lenora de Barros (née en 1953) ou les œuvres narratives de Sophie Calle (née en 1953). Entre réalité et fiction, le médium devient un outil privilégié de questionnement des représentations et de visibilité des identités. Ce dernier enjeu est au cœur de l’œuvre de Nan Goldin (née en 1953), dont la portée autobiographique et la crudité ont révolutionné le rapport à l’intime. C’est en photographiant d’abord des lieux qu’Ishiuchi Miyako (née en 1947) explore les capacités expressives du médium, révélant une part de son histoire personnelle à travers ses clichés de la ville de Yokosuka où elle a grandi, marquée par la présence américaine. Certaines artistes explorent le potentiel théâtral de la photographie pour sonder les imaginaires, comme Pushpamala N. (née 1956), qui cite et détourne des stéréotypes culturels indiens et des images puisées dans l’art occidental. D’autres se servent de l’image dans une perspective ouvertement militante, comme Zanele Muholi (née en 1972), qui œuvre notamment à la représentation des femmes noires lesbiennes sud-africaines.

Outre leur pratique, certaines photographes contribuent également à l’histoire et à la théorisation de la photographie comme Lucia Moholy (1894-1989), qui écrit une histoire culturelle du médium dans A Hundred Years of Photography (1939), et Gisèle Freund (1908-2000), dont Photographie et société (1974), fondé sur sa thèse pionnière en sociologie de la photographie, est un ouvrage de référence.

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