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Critique

« Fahrelnissa Zeid », le miel de la vie, à la Tate Modern

13.09.2017 |

Fahrelnissa Zeid, Fight against Abstraction, 1947, huile sur toile, 101 x 151 cm, Istanbul Modern Collection/ Eczacibaşi Group Donation, © Raad Zeid Al-Hussein © Istanbul Museum of Modern Art

À la suite de Meschac Gaba en 2013 et Bhupen Khakhar en 2016, l’exposition consacrée à l’œuvre de Fahrelnissa Zeid est la troisième développée dans le cadre du partenariat entre la Tate Modern et la Deutsche Bank KunstHalle, l’objectif étant de mettre en lumière les artistes originaires d’Afrique et d’Asie. Fahrelnissa Zeid (1901-1991), peintre et sculptrice, née à Büyükada, à proximité d’Istanbul, en Turquie, a vécu à Berlin, Bagdad, Londres et Paris avant de s’installer à Amman, en Jordanie. Parlant parfaitement turc, français et anglais, l’artiste est emblématique du cosmopolitisme du Moyen-Orient du XXe siècle.

« Fahrelnissa Zeid », le miel de la vie, à la Tate Modern - AWARE Artistes femmes / women artists

Fahrelnissa Zeid in her studio, Paris, années 1950, Collection Raad Zeid Al-Hussein, © Raad Zeid Al-Hussein

Le travail de Fahrelnissa Zeid est un défi à notre connaissance actuelle, souvent cloisonnée, tant elle relève d’un palimpseste culturel et d’une synthèse personnelle1. L’artiste n’a jamais revendiqué d’appartenance à une quelconque tendance bien qu’elle ait exposé dans les années 1940 avec le groupe D, mouvement décisif dans l’écriture de la modernité turque, et ait été identifiée comme membre important de la Nouvelle École de Paris après guerre. Si son art échappe à la classification, sa biographie cependant est déterminante dans son évolution artistique. Sa vie, résolument romanesque, est faite de deux mariages, de voyages (Venise, Munich, Budapest, l’Écosse…), d’une dépression accompagnée d’une tentative de suicide, de fortune et d’infortune, d’ascension sociale et de déclassement.

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Fahrelnissa Zeid, Break of the Atom and Vegetal Life, 1962, Collection Famille Z. Yildirim, © Raad Zeid Al-Hussein

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Fahrelnissa Zeid, Fight against Abstraction, 1947, huile sur toile, 101 x 151 cm, Istanbul Modern Collection/ Eczacibaşi Group Donation, © Raad Zeid Al-Hussein © Istanbul Museum of Modern Art

Kerryn Greenberg, commissaire de l’exposition, a choisi d’articuler la présentation des œuvres de manière chronologique, afin de mieux expliciter les dialogues entre influence historique, expérience vécue et expression artistique. Les cinq salles retenues proposent cinq moments pertinents au regard de l’histoire de l’art : la première est consacrée à la formation de l’artiste à Istanbul (académie des beaux-arts pour les femmes puis académie des beaux-arts) et Paris (académie Ranson, auprès de Roger Bissière) ainsi qu’à la professionnalisation progressive d’une pratique proche de la figuration expressionniste, la deuxième souligne son combat et ses hésitations entre abstraction et figuration, la troisième présente ses succès dans le cadre de l’abstraction géométrique, la quatrième, ses échappées dans le domaine de l’abstraction lyrique et la dernière, sa pratique des portraits et ses expérimentations sculpturales.

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Fahrelnissa Zeid, Self Portrait, 1944, Collection Sema et Barbaros Cagas, © Raad bin Zeid

Quoique diverses dans leurs sujets et leurs compositions, les œuvres de Fahrelnissa Zeid possèdent une intensité particulière due, notamment, à la vivacité des couleurs utilisées, à la manière dont ces dernières contrastent avec le noir du trait, épais et sûr, ainsi qu’à l’énergie qui se déploie sur l’ensemble de la toile quel qu’en soit le format. My Hell (1951), au format monumental, est à cet égard emblématique. Deux espaces obscurs occupent le centre de la composition tandis que se déploient des vagues de fractales dans des dominantes de rouge et de jaune. Cette technique kaléidoscopique n’est pas sans évoquer les mosaïques byzantines et les vitraux ottomans. L’artiste s’inscrit toutefois avec audace, aux côtés de Maria Helena Vieira da Silva, de Serge Poliakoff ou de Jean Degottex, dans une volonté de renouvellement de la pratique picturale à la suite de la Seconde Guerre mondiale. La partie la plus surprenante de l’exposition est celle consacrée aux Paléokrystalos (1967-1969), ces os de volaille peints et encastrés dans de la résine, telle une collection de fossiles domestiques. Ils portent les réminiscences du regard de Fahrelnissa Zeid sur l’archéologie tout en s’approchant des techniques d’accumulation du jeune Arman mais avec un sens du tragique qui les éloigne de toute tentation pop. Au fil de ces expérimentations, l’artiste femme nous guide dans sa libre recherche identitaire afin de saisir la quintessence des choses et le miel de la vie.

Fahrelnissa Zeid, du 13 juin au 8 octobre 2017, Tate Modern, Londres, Royaume-Uni

1
Le catalogue donne quelques clés afin d’approfondir ce sujet : Greenberg Kerryn (dir.), Fahrelnissa Zeid, cat. expo., Tate Modern, Londres (13 juin – 8 octobre 2017), Londres, Tate Publishing, 2017.

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