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Critique

Judy Chicago : au-delà de The Dinner Party

23.03.2019 |

Vue de l’exposition Judy Chicago. A Reckoning, ICA, Miami, 2018-2019. De gauche à droite : Trinity, 1965 ; Bigamy Hood, 1965-2011 ; Flight Hood, 1965-2011 ; Birth Hood, 1965-2011 ; Sunset Squares, 1965-2018, Courtesy Judy Chicago & Institute of Contemporary Art, © Photo : Fredrik Nilsen Studio

La visite de l’exposition d’envergure1 que consacre l’Institute of Contemporary Art (ICA) de Miami à Judy Chicago (née en 1939) s’achève sur un constat paradoxal.

Judy Chicago : au-delà de <i>The Dinner Party</i> - AWARE Artistes femmes / women artists

Vue de l’exposition Judy Chicago. A Reckoning, ICA, Miami, 2018-2019. Œuvres du corpus The Birth Project, 1982-1984, Courtesy Judy Chicago & Institute of Contemporary Art, © Photo : Fredrik Nilsen Studio

Certes, il est extrêmement bienvenu de proposer un ensemble d’œuvres allant de 1965 au mitan des années 1990 pour souligner comment le langage plastique de l’artiste américaine, figure pionnière du féminisme, se déploie dans un aller-retour permanent entre abstraction et figuration, recherches formelles et discours engagé, introspection et adresse au monde (de l’art). Elle affirmera d’ailleurs pendant la visite de presse qu’elle est heureuse d’exposer ses œuvres « minimalistes » des années 1960 à côté de ses tableaux des années 1980, afin de montrer que sa pratique va bien au-delà de The Dinner Party (1974-1979), ici représenté par quelques études, auquel on la résume souvent2. Cependant, comment ne pas penser qu’une telle artiste aurait mérité bien plus, que son œuvre n’est ici donnée à voir que de manière fragmentaire ? Sans doute n’est-ce pas la (seule) faute de l’ICA et de ses formats réduits d’exposition3, mais tout simplement, encore et toujours, de la politique curatoriale des grandes institutions états-uniennes : le temps d’une importante rétrospective dédiée à J. Chicago dans un musée de premier plan n’est pas encore venu. Et cela n’est sans doute pas lié à son déficit de reconnaissance tant est patent son succès public, voire son aura : portrait en une du New York Times Style Magazine en février 2018 ; parution récente de Becoming Judy Chicago4, une biographie signée Gail Levin ; affluence de fans à chacune de ses apparitions.

Judy Chicago : au-delà de <i>The Dinner Party</i> - AWARE Artistes femmes / women artists

Vue de l’exposition Judy Chicago. A Reckoning, ICA, Miami, 2018-2019. Premier plan : oeuvres et études pour The Dinner Party, 1974-1979, second plan : Reincarnation Triptych (Mme de Stael ; George Sand ; Virginia Woolf), 1973, au fond : Let it all Hang Out, 1973 ; Heaven is for White Men Only, 1973, Courtesy Judy Chicago & Institute of Contemporary Art, © Photo : Fredrik Nilsen Studio

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Vue de l’exposition Judy Chicago. A Reckoning, ICA, Miami, 2018-2019. De gauche à droite : In the Shadow of a Handgun, 1983 ; Pissing of Nature, 1984 ; Driving the World to Destruction, 1985, Courtesy Judy Chicago & Institute of Contemporary Art, © Photo : Fredrik Nilsen Studio

Conclusion de la visite, la grande suite intitulée Autobiography of a Year [Autobiographie d’une année, 1993-1994] constitue une pièce de choix pour tout amateur de J. Chicago. Rarement exposée, elle donne à voir la fabrique intime de l’œuvre en 140 dessins. Des inscriptions comme « Weeping with joy at having a brush in her hand again » et « And trying to understand why people say my drawings are like cartoons5 » permettent de suivre au jour le jour les questionnements de l’artiste dans son atelier. En face, trois imposants formats « apocalyptiques » des années 1980 confirment que J. Chicago est à la fois une excellente peintre, une peintre d’histoire inspirée et l’inventrice d’un vocabulaire plastique qui réconcilie séduction visuelle et impact idéologique. Cette recherche plastique, c’est également celle que l’on retrouve dans les sculptures minimales des années 1960 où elle contamine la pureté formelle des œuvres de ses confrères masculins par la couleur – ce qui lui vaudra de solides inimitiés. Elle se manifeste également dans les tableaux des années 1970 où esthétique géométrique et vision féministe portent un discours commun, puis, dans les années 1980, lorsqu’avec The Birth Project (1985) elle offre une visibilité inédite, par l’usage de la tapisserie et du craft, au thème de la naissance, jusqu’alors peu traité dans l’iconographie picturale occidentale. Espérons donc que la richesse de son œuvre donne bientôt naissance à une vraie rétrospective…

 

Judy Chicago. A Reckoning, du 4 décembre 2018 au 21 avril 2019, à l’Institute of Contemporary Art (Miami, États-Unis).

1
« A major survey of works », comme l’indique le communiqué de presse de l’exposition.

2
« My body of work out of the shadow of The Dinner Party », déclaration de Judy Chicago lors de la visite de presse de l’exposition, le 3 décembre 2018.

3
L’exposition consacrée à Larry Bell au même moment (Larry Bell. Time Machines, 1er novembre 2018-10 mars 2019) bénéficie de la même surface. Il est d’ailleurs instructif de considérer ensemble ces deux expositions, tant les parallèles et dichotomies entre les œuvres sont nombreux, notamment si l’on souhaite étudier les spécificités d’une création made in California, ces artistes ayant été actifs à Los Angeles dans les mêmes années.

4
Gail Levin, Becoming Judy Chicago. A Biography of the Artist, Oakland, University of California Press, 2018.

5
« Pleurer de joie d’avoir à nouveau un pinceau à la main » ; « Et essayer de comprendre pourquoi les gens disent que mes dessins sont comme des cartoons. »

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Pour citer cet article :
Clément Dirié, « Judy Chicago : au-delà de The Dinner Party » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 23 mars 2019, consulté le 15 décembre 2019. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/judy-chicago-au-dela-de-the-dinner-party/.
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