Benton, Tim, « Eileen Gray’s Jean Désert showroom, 217 rue du Faubourg Saint-Honoré, Paris: marketing design in the 1920s », Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère [en ligne], Matériaux de la recherche, 2021
→Pitiot, Chloé et Stritzler-Levine, Nina (éd.), Eileen Gray: Designer and Architect, New Haven / New York, Bard Graduate Center / Yale University Press, 2020
→Adam, Peter, Eileen Gray: Architect/Designer, New York, Harry N. Abrams, 2013
Eileen, Gray, National Museum of Ireland, Dublin, exposition permanente
→Eileen Gray, Centre Pompidou, Paris, 20 février – 20 mai 2013
→Eileen Gray, Museum of Modern Art, New York, 6 février – 1 avril 1980
Designeuse et architecte irlandaise.
Figure majeure mais longtemps marginalisée de la modernité en France, Eileen Gray a développé une œuvre singulière à la croisée des arts décoratifs, du design et de l’architecture. Née en 1878 en Irlande, elle s’y forme au dessin et à la peinture avant de poursuivre son apprentissage à Paris à partir de 1902. Elle s’initie à l’art du laque, qu’elle perfectionne dès 1906 auprès du maître laqueur japonais Seizo Sugawara (1884-1937). De leur atelier commun naissent des pièces emblématiques, dont le panneau Le Magicien de la nuit (1913) et le paravent Le Destin (1914).
Les premières commandes du couturier et collectionneur Jacques Doucet, notamment Sirène ou le Fauteuil Dragon (1917), contribuent à la diffusion du travail de la designeuse. Entre 1919 et 1922, E. Gray aménage l’appartement de Juliette Mathieu-Lévy, puis ouvre en 1922 la galerie Jean Désert, rue du Faubourg-Saint-Honoré, lieu central de présentation de ses meubles, tapis et projets d’aménagement. C’est à cette époque qu’elle rencontre Jean Badovici (1893-1956), architecte et rédacteur en chef de la revue L’Architecture vivante. Les années 1920 constituent la période la plus prolifique de sa carrière, marquée par une orientation vers le modernisme et par son apprentissage de l’architecture auprès de J. Badovici et d’Adrienne Gorska (1899-1969). Son vocabulaire formel évolue vers un usage du métal tubulaire, du verre et des matériaux industriels, comme en témoigne le Fauteuil Bibendum (1925).
En 1926, E. Gray acquiert pour J. Badovici un terrain en front de mer à Roquebrune-Cap-Martin afin d’y construire la villa E-1027 (1926-1929). Pensée comme une unité organique articulant architecture, mobilier et paysage, et marquée par l’usage du béton armé, du verre et du métal, la villa défend une modernité sensible, attentive aux besoins « de la vie réelle ». À travers un programme « minimum », l’architecture répond aux usages du quotidien et de l’intime tout en s’ouvrant vers l’extérieur et la mer, à l’image du fauteuil Transat (1927), évocateur de l’esthétique du paquebot. La villa E-1027 affirme une distance critique vis-à-vis d’un modernisme « abstrait » tendant à un rationalisme systématique. La maison est conçue comme « un organisme vivant », anticipant les besoins physiques, intimes et spirituels de ses occupant·es, telle une véritable enveloppe cognitive : « Une maison n’est pas une machine à habiter. Elle est la coquille de l’homme, sa prolongation, son élargissement, son rayonnement spirituel » (E. Gray et J. Badovici, « De l’éclectisme au doute », 1929). Un système d’inscriptions au pochoir disséminées dans toute la villa charge les espaces de références narratives autant évocatrices qu’ironiques, participant à redéfinir les canons des injonctions modernes : « Beau temps », « L’invitation au voyage », « Entrez lentement », « Défense de rire ». E. Gray précise : « Les formules ne sont rien : la vie est tout. » Les relations complexes avec Le Corbusier (1887-1965), notamment après l’intervention de ce dernier, en 1937, sur la villa sans l’accord d’E. Gray et qu’elle considère comme un acte de vandalisme, ont durablement marqué la réception critique de cette œuvre, Le Corbusier ayant notamment tenté de s’octroyer l’attribution de la maison.
En 1931, E. Gray construit la villa Tempe a Pailla à Menton. Puis elle entreprend, dans les années 1950, la restauration et l’extension de Lou Pérou, près de Saint-Tropez. Ces projets tardifs témoignent d’un dialogue renouvelé entre modernisme et vernaculaire. Parallèlement, elle poursuit la peinture et le dessin, qu’elle considère comme des espaces de liberté. Entre 1956 et 1975, elle rassemble ses projets dans un portfolio, opérant ainsi une relecture consciente de son œuvre. Décédée en 1976, E. Gray est aujourd’hui reconnue comme l’une des figures majeures d’une modernité humaniste, transversale et indépendante.
Longtemps restée en marge de l’historiographie de la modernité, l’œuvre d’E. Gray connaît à partir des années 1970 une redécouverte progressive. La vente de la collection de J. Doucet en 1972 et la réédition de ses meubles par Zeev Aram dès 1973 contribuent à une première reconnaissance internationale, bientôt renforcée par les recherches archivistiques et par la restauration de la villa E-1027 menées à partir des années 1990. Son travail est depuis présenté dans de nombreuses expositions majeures, notamment au Museum of Modern Art (New York), au Centre Pompidou (Paris), au Victoria and Albert Museum (Londres) ou encore au National Museum of Ireland (Dublin). Plusieurs rétrospectives, dont Eileen Gray. Designer and Architect (MoMA, 1980) et Eileen Gray (Centre Pompidou, 2013), ont contribué à sa réinscription durable dans le canon de l’histoire de l’art et du design du XXe siècle. Bien qu’elle ait reçu peu de distinctions de son vivant, cette reconnaissance institutionnelle tardive participe d’une relecture critique des récits modernistes, soulignant l’effacement historique des femmes créatrices et la place essentielle d’E. Gray dans l’émergence d’une modernité indépendante.