Ramona Sakiestewa, Nebula 22 & Nebula 23 (diptyque), 2009, tapisserie, chaîne en laine et trame en laine teinte, 88,26 x 89,21 cm chacun, Collection of Carl and Marilynn Thoma © Ramona Sakiestewa, courtesy of Eight Modern
Le sud-ouest des États-Unis est depuis longtemps une source de créativité dans l’art et la culture du pays. Du début au milieu du xxe siècle, des régions comme le Nouveau-Mexique deviennent des lieux d’exploration pour les plasticienn·es, auteur·ices, anthropologues et réformistes sociaux qui affluent vers la région pour de courts ou plus longs séjours. Des talents tels que Georgia O’Keeffe (1887-1986), Marsden Hartley (1877-1943), Ansel Adams (1902-1984) et d’autres s’y installent, à la recherche d’inspiration en dehors de villes, de plus en plus associées aux maux de l’industrialisation et du conformisme. Ces artistes souhaitent accéder à une modalité de création soi-disant « véritablement » américaine en puisant leur imaginaires non seulement dans les paysages uniques du Sud-Ouest mais aussi dans les formes d’art produites par les communautés autochtones et latinos implantées dans la région1. En dépit de la fascination des Étatsuniens non autochtones pour leurs cultures et terres, les autochtones de l’époque sont écartés par le monde de l’art généraliste et relégués au marché touristique. Les Amérindien·es maintiennent néanmoins leurs pratiques créatrices à la fois comme moyen de survie économique et à des fins cérémoniales et utilitaires. La fondation de l’Institute of American Indian Arts (Institut des arts amérindiens, IAIA) à Santa Fe en 1962 donne naissance à plusieurs générations d’artistes autochtones révolutionnaires. Depuis, la ville de Santa Fe est devenue le centre névralgique de l’avant-garde autochtone.
Cet article propose un aperçu du travail des femmes artistes autochtones contemporaines originaires de nations tribales du sud-ouest des États-Unis, parmi lesquelles D.Y. Begay (1953—) (Navajo), Ramona Sakiestewa (1948—) (Hopi), Roxanne Swentzell (1962—) (Santa Clara Tewa) et Linda Lomahaftewa (1947—) (Hopi et Choctaw). Il s’agit de mettre en lumière la diversité de leurs pratiques, du tissage à la poterie en passant par la peinture. De plus, nous analyserons ici comment ces plasticiennes ont sans cesse puisé leur inspiration au cœur de leurs terres natales, ainsi que leur contribution au renouvellement constant des traditions artistiques autochtones.
Un peu de contexte : le sud-ouest des États-Unis est riche d’une diversité de cultures, avec plus d’une centaine de tribus reconnues au niveau fédéral — dont les Navajos, les Apaches, les Hopis, les Pueblos, et bien d’autres —, où chaque nation tribale possède ses propres pratiques artistiques. À travers l’histoire, ces cultures ont non seulement interagi les unes avec les autres, mais aussi avec différents peuples autochtones des Amériques, ainsi qu’avec les cultures latinos et européennes-américaines, entre autres. De ce fait, l’idée même de l’existence de pratiques créatrices dites « traditionnelles » s’avère complexe. L’art autochtone a toujours su s’adapter et rester ouvert aux influences extérieures, et ne saurait donc être relégué à un passé idéalisé et monolithique. Cependant, certaines communautés autochtones ont développé leurs propres techniques et attribuent souvent une importance culturelle et spirituelle à leurs pratiques traditionnelles. C’est cette croyance en un art novateur ancré dans le patrimoine indigène qui est au cœur de la fondation de l’IAIA, en 1962. Tout au long de son existence, l’institut a encouragé ses étudiant·es à créer des œuvres inspirées à la fois par leurs racines amérindiennes et par les mouvances contemporaines2. En résultent plusieurs générations d’artistes d’avant-garde, qu’iels soient diplômé·es ou membres du corps enseignant ; citons notamment Fritz Scholder (1937-2005) (membre inscrit de la tribu Luiseno), T.C. Cannon (1946-1978) (membre inscrit de la nation amérindienne des Kiowas de l’Oklahoma), Joy Harjo (1951—) (Muscogee), Marie Watt (1967—) (Seneca Nation of Indians). Depuis 2025, l’IAIA reste le seul organisme éducatif au monde dédié à l’étude de l’art contemporain amérindien et autochtone d’Alaska. Compte tenu de l’histoire du Sud-Ouest et des initiatives promotion culturelle de ces peuples, la région se place désormais en tête de file des mouvements d’art moderne autochtone.
Cet article propose un aperçu du travail des femmes artistes autochtones contemporaines originaires de nations tribales du sud-ouest des États-Unis, parmi lesquelles D.Y. Begay (1953—) (Navajo), Ramona Sakiestewa (1948—) (Hopi), Roxanne Swenzell (1962—) (Santa Clara Tewa) et Linda Lomahaftewa (1947—) (Hopi et Choctaw). Il s’agit de mettre en lumière la diversité de leurs pratiques, du tissage à la poterie en passant par la peinture. De plus, nous analyserons ici comment ces plasticiennes ont sans cesse puisé leur inspiration au cœur de leurs terres natales, ainsi que leur contribution au renouvellement constant des traditions artistiques autochtones.
Ramona Sakiestewa, Nebula 22 (diptyque), 2009, tapisserie, chaîne en laine et trame en laine teinte, 88,26 x 89,21 cm, photo : Kate Weinstein © Ramona Sakiestewa, courtesy of the Carl and Marilynn Thoma Foundation
Ramona Sakiestewa, Nebula 23 (diptyque), 2009, tapisserie, chaîne en laine et trame en laine teinte, 88,26 x 89,21 cm, photo : Kate Weinstein © Ramona Sakiestewa, courtesy of the Carl and Marilynn Thoma Foundation
L’une des formes de création les plus souvent associées au Sud-Ouest est le tissage, fort de la longue tradition pueblo, navajo ou spanish. À la fin du xixe siècle, leurs ouvrages textiles deviennent incontournables dans le commerce et le marché du tourisme. À partir de la deuxième moitié du xxe siècle, les productions autochtones acquièrent une plus grande reconnaissance dans le monde de l’art. Une innovatrice telle que D.Y. Begay se veut l’héritière de générations de tisserandes navajos. Ainsi, Begay s’investit à chaque étape de ses travaux, que ce soit l’élevage et la tonte des moutons, ou le cardage et la teinte de la laine à l’aide de matériaux récoltés au sein de la nation Navajo. Elle emploie pour ce faire dans ses œuvres des baies de genièvre, de la sauge, diverses racines et des cochenilles ; de fait, elles renferment littéralement une partie des terres qu’elle et son peuple occupent depuis des siècles. Les tissages sont eux-mêmes inspirés par les paysages de sa région natale, incorporant des représentations à la fois abstraites et plus figuratives de mesas, panoramas et levers de soleil désertiques. Bien qu’elle recourt aux techniques traditionnelles navajos, elle s’inspire aussi d’autres artistes textiles, comme la suédoise Helena Hernmarck (1941-) ou les tisserandes autochtones d’Amérique du Sud et centrale. En raison de cette diversité, ses œuvres ont souvent des compositions plus libres que celles, plus utilitaires, des créations navajos d’antan3. Parmi les plasticiennes innovantes dans le domaine du tissage autochtone, citons également Ramona Sakiestewa, qui mobilise les techniques traditionnelles pueblos pour saisir des scènes abstraites liées aux pratiques cérémoniales et aux paysages du Sud-Ouest. L’une de ses compositions les plus connues, le diptyque Nebula 22 & 23 (2009), honore le cosmos et se présente comme une ode aux récits de création hopis. Ses palettes de couleurs débordent de tons éclatants et de strates de textures, trahissant l’influence de l’expressionnisme moderne, particulièrement celle de Mark Rothko (1903-1970)4.
Roxanne Swentzell, Mud Woman Rolls On, 2011, argile crue et cuite et fibres végétales, dimensions inconnues, Collection of the Denver Art Museum © Courtesy Roxanne Swentzell
Les artistes d’ascendance pueblo, comme Roxanne Swentzell, ont utilisé et adapté les formes traditionnelles de la poterie de son peuple. Au cours de ses plus de cinquante ans de carrière, elle produit des céramiques et sculptures figuratives inspirées par son propre vécu. Son œuvre a souvent pour thèmes les rôles genrés, la famille et l’appartenance culturelle. Toutes ses créations puisent dans son identité Santa Clara Tewa et incorporent fréquemment des références aux philosophies de cette communauté. Elle est également influencée par les méthodes traditionnelles pueblos de la poterie en colombins et récolte parfois l’argile dans sa région natale, soulignant ainsi le lien entretenu par son peuple avec la terre. Issue d’une lignée d’environ soixante-dix générations de potier·es et céramistes, sa pratique artistique est profondément ancrée dans sa communauté et le territoire qu’ils occupent depuis la nuit des temps5. Une œuvre telle que Mud Woman Rolls On (2011), une sculpture haute de onze pieds exposée de manière permanente au musée d’Art de Denver, rend à la fois hommage au concept de la terre nourricière et à la transmission du savoir matrilinéaire. Ainsi, elle communique ce savoir-faire à sa propre fille, Rose B. Simpson (1983-), elle-même céramiste et sculptrice de renom.
Linda Lomahaftewa, Parrots Prayer Song, 1989, lithographie offset en couleur sur papier vélin, 76,2 x 55,88 cm, don du Brandwine Workshop, Philadelphie, Pennsylvanie, 2013, avec l’aimable autorisation de l’Institute of American Indian Arts Museum of Contemporary Arts, Santa Fe, Nouveau-Mexique : H-412, photo : Jason S. Ordaz © Linda Lomahaftewa
Melanie Yazzie, She Walks Forward, 2012, monotype, 106,68 x 76,2 cm © Glenn Green Galleries
Des plasticiennes comme D.Y. Begay, R. Sakiestewa et R. Swentzell ont à la fois préservé et révolutionné le tissage et la céramique, deux formes d’art autochtones longtemps associées au Sud-Ouest. D’autres créatrices amérindiennes se sont également tournées vers la peinture, l’estampe et la photographie pour représenter leurs cultures et leurs liens avec le territoire. Linda Lomahaftewa, une influente artiste pluridisciplinaire et éducatrice hopi et choctaw, mêle des motifs issus de l’abstraction moderne pour illustrer les cérémonies, récits de création et paysages hopis et choctaw. Au cours de ses plus de soixante ans de carrière, elle expérimente avec la peinture à l’huile color field, les compositions surréalistes, la lithogravure et le monotype. Ayant passé toute sa vie dans le Sud-Ouest, son œuvre est enracinée dans sa terre natale de Sungopovi, dans la région de la Hopi Second Mesa, en Arizona du Nord. Elle y incorpore souvent d’importants emblèmes cérémoniaux hopis, comme des perroquets, des plants de maïs et des pétroglyphes. Autre graveuse influente, Melanie Yazzie (1966-) explore son héritage navajo, ses liens familiaux et son propre vécu à travers la représentation abstraite d’animaux, de plantes, de symboles culturels et de formes féminines. Son œuvre incarne le dicton navajo « marche en beauté », ancré dans le désir profondément humain de rechercher l’harmonie et de sublimer le monde6.
Emmi Whitehorse, Fire Weed, 1998, craie, graphite, pastel et huile sur papier monté sur toile, 97,8 x 127 cm, Brooklyn Museum, New York, don de Hinrich Peiper et Dorothee Peiper-Riegraf en l’honneur d’Emmi Whitehorse © Emmi Whitehorse’s estate
L’une des peintres contemporaines majeures du sud-ouest des États-Unis est Emmi Whitehorse, dont la famille est implantée en Arizona de l’Est depuis des siècles. Au cours de ses plus de quarante ans de carrière, elle compose des paysages abstraits et contemplatifs de technique mixte. Inspirées par les terres de la nation Navajo, ses œuvres regorgent de motifs abstraits, d’éclats de couleurs et de dessins au trait au pastel et graphite. Ses compositions retranscrivent le territoire dans ses moindres détails, tant elle l’a observé de près au fil des ans. Ces détails comprennent l’activité des plantes, les mouvements du sable et les traces laissées par les animaux. Son travail est ancré dans la philosophie navajo du Hózhó, c’est-à-dire d’un désir d’équilibre harmonieux entre la nature et l’être humain. Outre Cy Twombly (1928-2011) et Mark Rothko, elle revendique comme source d’inspiration sa grand-mère, tisserande traditionnelle navajo. Des œuvres telles que Fire Weed (1998) ou Water Gap (2022) illustrent parfaitement son usage de palettes de couleurs éclatantes et de couches de textures7.
Hulleah J. Tsinhnahjinnie, Grandma, 2003, impression à jet d’encre, 76,2 x 50,8 cm, Amon Carter Museum of American Art, Fort Worth © Hulleah J. Tsinhnahjinnie
Hulleah J. Tsinhnahjinnie s’est quant à elle tournée vers la photographie afin de se réapproprier les stéréotypes perpétués par les anthropologues et artistes non autochtones. Son œuvre est ancrée dans ce qu’elle nomme la souveraineté visuelle amérindienne, ou la création de clichés destinés au regard amérindien comme outil de réinvestissement historique et contemporaine de diverses expressions iconographiques créatrices8. H. Tsinhnahjinnie utilise à la fois des photographies originales et d’époque remaniées représentant des personnes autochtones. Dans sa série de Portraits Against Amnesia (2003), qui inclut Grandma (2003) et Idealia (2003), elle recycle des images de famille et celles, détournées, prises par des ethnographes blancs, et les réagence par le collage. Les compositions sont agrandies et travaillées numériquement, afin de mieux affirmer la présence de ses sujets auprès du·de la spectateur·ice. D’autres artistes autochtones plus jeunes, basé·es dans le Sud-Ouest, tel·le que Cara Romero (1977-) (membre inscrite de la Chemehuevi Indian Tribe), démontrent le potentiel croissant du médium photographique comme moyen de se confronter à l’histoire complexe des peuples autochtones.
Au vu de la fascination qu’exerce le Sud-Ouest sur les normes esthétiques dominantes, il est important de reconnaître les innovations plastiques des peuples autochtones qui habitent et donnent vie à cet espace depuis des millénaires. Les artistes présentées ici n’ont eu de cesse de puiser leur inspiration et leur ressourcement culturel dans les liens entretenus avec leurs terres natales. Elles ont honoré ces liens par leurs tissages, poteries, sculptures, peintures, estampes et photographies. Certaines d’entre elles, comme D.Y. Begay, R. Sakiestewa et R. Swentzell, ont même incorporé de véritables éléments du territoire dans leurs œuvres. Au cours des soixante-dix dernières années et plus, les femmes artistes amérindiennes, comme leurs ancêtres avant elles, ont perpétué le renouvellement de leur pratique en y mêlant des influences extérieures, en expérimentant et en s’exprimant à travers diverses disciplines. Grâce à des organismes comme l’IAIA et à des mentores comme les femmes présentées dans cet article, les artistes amérindiennes du sud-ouest des États-Unis continueront d’étendre notre connaissance collective des cultures autochtones et de ce que signifie vivre sur les terres du Sud-Ouest étasunien.
Raven Manygoats, d’ascendance diné et bilagáana, est doctorante en histoire à la Rutgers University. Ses recherches ont pour objet l’activisme des femmes amérindiennes à l’époque du mouvement Red Power. Son travail analyse les actions radicales et communautaires accomplies par les femmes amérindiennes pour assurer l’autonomie de leurs terres et de leurs corps à la fin du xxe siècle. Pour ce faire, elle puise dans la théorie féministe autochtone, les cosmologies autochtones, la tradition orale et les documents fournis par des associations telles que l’American Indian Movement (AIM).