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Critique

À la découverte de Ceija Stojka, artiste rom et rescapée des camps

01.05.2018 |

Ceija Stojka, Sans titre, sans date, acrylique sur carton, Courtesy Hojda & Nuna Stojka © Ceija Stojka, © ADAGP, 2017

Jusqu’au 20 mai 2018, La Maison rouge présente, pour la première fois à Paris, l’œuvre méconnue de Ceija Stojka (1933-2013), artiste d’origine rom, survivante du génocide des Tsiganes sous le régime nazi.

Lorsque Antoine de Galbert découvre son existence en 2013, il est bouleversé par ses créations hors du commun et décide de retarder la fermeture de son institution pour lui rendre hommage.

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Portrait de Ceija Stojka, © Photo : Christa Schnepf

C’est en 1988 et âgée de 55 ans que C. Stojka, alors marchande de tapis en Autriche, décide de s’exprimer sur son expérience de la déportation1 à travers l’écriture, la peinture et le dessin. Pourtant, chez les Tsiganes, le silence est d’or et se confier à propos des horreurs de la guerre est un tabou absolu. Mais elle brise ce silence, plus de quarante ans après l’horreur vécue, grâce à sa rencontre2 avec Karin Berger, réalisatrice et documentariste autrichienne, à qui elle montrera ses premiers écrits, tout en phonétique, griffonnés sur un cahier. Une deuxième vie commence alors pour celle qui sera désormais considérée comme un emblème national.

Artiste autodidacte et quasi analphabète, elle se lance alors dans un saisissant travail de mémoire et devient l’une des premières femmes roms rescapées des camps à témoigner. Pendant ving ans, elle peint tous les jours, sans relâche, dans son appartement viennois et produit plus d’un millier d’œuvres dotées d’une puissance émotionnelle sans filtre, que l’on rapproche aujourd’hui de l’art brut ou naïf.
L’exposition, organisée conjointement avec la compagnie de théâtre Lanicolacheur et son directeur, Xavier Marchand, réunit environ 150 peintures et dessins réalisés entre 1988 et 2012.

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Ceija Stojka, Sans titre, 1995, acrylique sur papier cartonné, 69,5 x 99 cm, Courtesy collection Antoine de Galbert, Paris, © Ceija Stojka, © ADAGP, 2017

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Ceija Stojka, Sans titre, sans date, acrylique sur carton, Courtesy Galerie Kai Dikhas, © Ceija Stojka, © ADAGP, 2017

En guise d’introduction, l’exposition débute par un texte nécessaire qui explique l’enracinement européen des Roms et nous rappelle au passage les préjugés sociaux auxquels la communauté tsigane a dû faire face avant d’être persécutée par les nazis et de vivre un génocide.
L’ensemble du parcours s’articule autour de deux axes avec, d’un côté, les « œuvres claires » (helle Bilder) et, de l’autre, les « œuvres sombres » (dunkle Bilder), définies ainsi par C. Stojka. Les premières regroupent à la fois les souvenirs d’avant-guerre – paysages colorés et idylliques figurant la campagne autrichienne où les Stokja vivaient libres et heureux dans leur roulotte – et les scènes d’après-guerre, constituées majoritairement de champs de fleurs dont la figure humaine est quasi absente mais où l’espoir et l’apaisement semblent rejaillir. Dans ces peintures et dessins, C. Stojka laisse libre cours à son goût pour la couleur et utilise des tons souvent explosifs ; elle exprime avec une grande tendresse la singularité de la vie rom. En plein cœur de l’exposition, les œuvres dites « sombres » plongent les visiteur·euse·s dans les visions cauchemardesques de C. Stojka relatives à son expérience concentrationnaire. Chaque souvenir – qu’il soit réel ou symbolique – couché sur la toile, le carton ou le papier, parfois directement avec les doigts, est hanté par des motifs récurrents – barbelés, cheminées, corbeaux, yeux, croix gammées ou encore rails de train – qui retranscrivent de manière saisissante l’atmosphère horrifiante des camps.

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Ceija Stojka, Sans titre, 1993, acrylique sur carton, Courtesy Hojda et Nuna Stojka, © Ceija Stojka, © ADAGP, 2017

L’exposition se clôt avec la projection du documentaire Unter den Brettern hellgrünes Gras [Sous les planches l’herbe est plus verte], réalisé par K. Berger3. Si l’on sort bouleversé·e, après avoir vu et écouté C. Stojka raconter l’indicible récit de ses quatre mois passés à Bergen-Belsen, on mesure surtout l’importance de son témoignage quand on sait qu’elle ne l’avait jamais livré à personne, pas même à ses propres enfants.

Encore une fois, on peut saluer l’initiative de La Maison rouge qui met en honneur une artiste totalement méconnue en France, dont l’œuvre intimement universelle se rappellera longtemps à notre mémoire.

Ceija Stojka, une artiste rom dans le siècle, du 23 février au 20 mai 2018, à La Maison rouge (Paris, France).

1
Née en Autriche, elle est déportée à l’âge de 10 ans, avec sa mère et une grande partie de sa famille, lors d’une rafle nazie au printemps 1943. Elle survivra à trois camps de concentration : Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen.

2
De cette rencontre naîtra le livre Wir leben im Verborgenen [Nous vivons cachés] (1988, Vienne, Picpus Verlag), premier récit sur son expérience dans les camps.

3
Vienne, Navigator Film, Johannes Rosenberger, 2005, 52 min. Elle a également réalisé un premier documentaire, intitulé Ceija Stojka. Das Porträt einer Romni [Ceija Stojka. Portrait d’une Romni], Vienne, Navigator Film, Johannes Rosenberger, 1999, 85 min.

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