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Madeleine Jouvray : une sculptrice au tournant du siècle

05.08.2017 |

« Elle est une travailleuse, dans toute la force du mot. » C’est en ces termes que Maria Lamers de Vits1 – dans son ouvrage consacré aux sculptrices – décrit Madeleine Jouvray en 1905. Rien ne destinait cette dernière, née le 31 mars 1862 à Paris dans une famille d’artisans originaires de Lyon, à une carrière d’artiste.

Madeleine Jouvray : une sculptrice au tournant du siècle - AWARE Artistes femmes / women artists

Anonyme, Portrait de Madeleine Jouvray, carte d’exposant au salon de la Société des Artistes Français, 1897, collection particulière

Aucune publication n’a encore été consacrée à cette créatrice, probablement en raison du peu de sources archivistiques conservées. Le nom de Madeleine Jouvray est cité dans quelques études concernant les artistes nordiques à Paris à la fin du XIXe siècle2. Celles-ci interrogent à plusieurs reprises le portrait énigmatique de l’artiste peint par le finlandais Magnus Enckell (1870-1925) et sa relation avec la sculptrice Sigrid af Forselles (1860-1935). Anne Rivière et Antoinette Le Normand-Romain ont toutes deux souligné dans leurs recherches respectives la proximité esthétique de certaines œuvres de la sculptrice avec celles d’Auguste Rodin et de Camille Claudel3. Mise en perspective avec la correspondance qu’entretint M. Jouvray avec Rodin conservée au musée Rodin – qui révèle une profonde admiration de l’élève et la praticienne du maître –, cette proximité a incité les études précédentes à interpréter certaines de ses œuvres comme une pâle copie du sculpteur4.

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Madeleine Jouvray, La pensée ou Tête de femme, 1899, marbre blanc, 47 x 21 cm, musée Jean de La Fontaine, Château-Thierry, © François Blanchetière

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Madeleine Jouvray, Danaïde, 1911, marbre blanc, 25 x 23,5 x 35,5 cm, collection particulière, © Anne-Laure Huet

Ce travail de recherche propose avant tout de compléter et de diversifier les sources – à travers une recherche approfondie aux Archives de Paris, aux Archives nationales et dans le fonds historique du musée Rodin – afin de réinterpréter l’œuvre de cette artiste méconnue. Le fonds d’atelier de M. Jouvray – retrouvé lors de cette recherche – nous a permis de prendre connaissance de nouveaux documents ainsi que de nouvelles œuvres. Il est indéniable que l’esthétique et le thème de ses créations sont parfois très proches des partis pris de Rodin, mais il est nécessaire de ne pas tomber dans l’écueil de la surinterprétation.

En effet, si La Fatalité de 1901 – conservée au musée Sully de Châtellerault – reprend sans équivoque La Main de Dieu (1896) du sculpteur, celui-ci semble également s’être largement inspiré de La Douleur de Jouvray datée de 1886. L’iconographie peu commune d’un visage masculin voilé – le voile étant par tradition un symbole éminemment féminin – est reprise dans le Torse de l’âge d’airain drapé exécuté entre 1895 et 1896. De toute évidence, ces questions d’influences ne s’arrêtent pas à Rodin et l’œuvre de M. Jouvray est comparable à celle d’autres artistes de son temps. La Pensée (conservée au musée Jean de La Fontaine, à Château-Thierry) et Jeunesse (conservée au musée des beaux-arts de Marseille) évoquent les nombreuses études de Volubilis d’Alfred Boucher. Tête d’enfant – présentée au Salon de 1908 et retrouvée au cours de cette étude – évoque bien évidemment la posture et le sujet de La Petite Châtelaine de Camille Claudel et confirme une influence certaine entre les deux artistes.

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Madeleine Jouvray, Tête d’enfant, 1908, plâtre patiné, 41 x 34,5 x 20 cm, collection particulière, © Anne-Laure Huet

Toutefois, au-delà de ces questions d’influences, cette recherche souligne que les œuvres de Jouvray sont à étudier dans un contexte plus large, celui de la sculpture symboliste au tournant du siècle. La particularité de ce travail réside en cela qu’elle ne semble pas faire cas des interdits imposés aux femmes à cette période, sans que cela ne soit pour autant considéré comme une réelle transgression. Elle n’hésite pas à reproduire le nu – masculin comme féminin – dans des dimensions sculpturales en veillant toujours à le justifier par un sujet allégorique ou mythologique. Lors de son premier Salon en 1889, elle obtient une médaille d’honneur pour son nu masculin intitulé Douleur d’âme. En 1905, malgré la sensualité et l’érotisme dont est empreinte son œuvre La Martinique – allégorie de la ville de Saint-Pierre de la Martinique dévastée en 1902 par l’éruption de la montagne Pelée –, celle-ci est particulièrement bien reçue par la presse. Ainsi la figure féminine, constamment présente, la prépondérance des thèmes de la jeunesse, de la vie, de la mort ou encore l’allégorie de la psyché intègrent-elles M. Jouvray dans une histoire plus large, celle du « symbolisme au féminin5 » prégnant au tournant du XIXe siècle.

Mémoire de recherche dirigé par Claire Barbillon et soutenu par Anne-Laure Huet, en septembre 2016, au sein de l’École du Louvre

1
Maria Lamers de Vits, Les femmes sculpteurs, graveurs et leurs œuvres, Paris, Référendum littéraire, 1905, p. 77.

2
Liisa Lindgren, « Sigrid af Forselles and Hilda Flodin, Rodin’s Finnish Students », dans Linda Hinners (dir.), Auguste Rodin (1840-1917) and the Nordic Countrie, cat. expo., Nationalmuseum at Konstakadernien, Stockholm, (1 octobre 2015-10 janvier 2016) ; Ateneum Art Museum-Finnish National Gallery, Helsinki, (5 février-8 mai 2016), Stockholm : Nationalmuseum ; Helsinki : Ateneum Art museum-Finnish National Gallery, 2015, p. 143-155.

3
Anne Rivière (dir.), Sculpture’elles : les sculpteurs femmes du XVIIIe siècle à nos jours, cat. exp., musée des Années trente, Boulogne-Billancourt, 12 mai-2 octobre 2011, Paris, Somogy, 2011, p. 264, et Antoinette Le Normand-Romain, « Camille Claudel, ma bien-aimée malgré tout », dans La Rencontre de deux destins, cat. exp., Musée national des beaux-arts du Québec, Québec, 26 mai-11 septembre 2005 ; Detroit Institute of Arts, 2 octobre 2005-5 février 2006) ; Fondation Pierre Gianadda, Martigny, 3 mars-15 juin 2006, Paris, Hazan, 2005, p. 97.

4
Emmanuelle Héran, Dominique Lobstein & Anne Rivière, Des amitiés modernes. De Rodin à Matisse, cat. exp., musée d’Art et d’Industrie André-Diligent, La Piscine, Roubaix, 9 mars-9 juin 2003, Somogy éditions d’art, 2003, p. 228-229.

5
Charlotte Foucher Zarmanian, Créatrices en 1900. Femmes artistes en France dans les milieux symbolistes, Paris, Mare & Martin, 2015, p. 262.

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