Demain on déménage ?

Transe éphémère et rêve vivace des naïades d’eau douce
04.05.2020 | Tiphaine Calmettes
<em>Transe éphémère et rêve vivace des naïades d’eau douce</em> - AWARE

Tiphaine Calmettes, Sans titre, photographie numérique couleur, 2020 © Photo : Tiphaine Calmettes

Nous sommes devenu·e·s liquide pour sortir de notre coquille. Cela faisait maintenant trois ans que nous attendions notre tour dans les remous réguliers du ruisseau. En surface, à demi immergé·e·s non loin des roseaux, nous voyions, sans lassitude, passer les histoires d’eau. Des êtres venaient régulièrement nous distraire en déposant vin, miel, huiles mais également lait, fruits et fleurs sur la rive. Par porosité, les algues se sucraient et se multipliaient alors abondamment, pour le plaisir de nos sens. Nous chantions, adressant l’expression de notre vive gratitude.
Peu avant, ces visites s’étaient raréfiées, jusqu’à ce que nous ne les attendions plus. Las·se·s, nous étions devenu·e·s alertes ; passif·ive·s, nous avons repris nos esprits.
Sans évidence, tout juste perceptibles au départ, étaient apparues des sensations nouvelles ou alors très anciennes, que nous ne savions plus tout à fait discerner.

Le sol semblait s’être apaisé, ses tremblements se faisaient plus irréguliers. Dans un premier temps, nous avions imaginé le pire, comme si la terre, dans une longue inspiration, attendait de pouvoir gronder plus que jamais, comme on retiendrait son souffle pour mieux tonner. Une belle tempête ça se prépare, ça germe au fond des entrailles jusqu’à bouillir. On la contient jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à faire ou presque. Laisser l’énergie se libérer de toute retenue.
Mais rien, simplement une tranquillité étrange qui durait maintenant depuis un mois. C’était calme mais ça chantait fort tout de même. Nuit et jour, de la mare aux haies, un relais admirablement orchestré.
L’eau avait un goût différent et les algues étaient plus douces. Le ruisseau se peuplait un peu plus chaque jour, les passages se densifiaient, il y avait un air de fête, un bouillonnement oublié.

Une force nouvelle s’était formée en nous, nos humeurs étaient instables tandis qu’une énergie croissait. Nous sentions que quelque chose se préparait. Nous nous étions organisé·e·s, nous n’avions d’autre choix que d’accueillir l’événement en cours. Nous avions eu le temps, le mot était passé, il fallait se saisir du trouble, de l’indéterminé, de la suspension. Nous sentions peu à peu nos êtres se dissocier. L’enveloppe qui nous accompagnait jusque-là semblait laisser place à un mouvement plus profond, un appel resté pourtant muet. La déflagration se produisit sans attendre : dispersion des cellules, fluidité, solidification, explosion de la coque et déploiement des ailes.

Nous sommes entraîné·e·s dans une nuée, un nuage turbulent de battements. La masse est déstructurée mais élaborée en conscience commune. On prend l’espace, enfin c’est à nous. Nous sentons l’air fouetter les surfaces, le son filer. Nous nous laissons parfois porter pour repartir de plus belle. Rien ne sera plus jamais comme avant. Pluie de pétales, chassé-croisé de pollen en apesanteur, ciel et terre un instant mêlés dans ce retournement de l’atmosphère. Emporté·e·s par l’ivresse dans une chaude pesanteur. Alors que la fatigue se fait sentir, nous nous regroupons ; accueillis par un saule, nos corps ne sont plus discernables des feuilles. Les branches ploient jusqu’à l’immobilisation du balancement. Certaines touchent l’humus noir, venant chatouiller l’animation microbienne à l’œuvre. À l’ombre des ramures, caché·e·s par les frondaisons luxuriantes, nous renouvelons notre image pour relancer la charge. Les identités sont brouillées, laissant à nouveau sur place un costume encore une fois trop petit. Nous apprenons à remettre à jour, à chaque moment, nos dispositifs et nos méthodes. Le temps se distend autant que la conscience s’affine. Sur le qui-vive, nous retournons battre l’air car c’est là que le cœur nous mène et pour cela que nous vivons.

La tête tourne et les odeurs subtiles éclatent, se modifiant d’un mouvement à l’autre, selon le sens du vent. Les fleurs s’exaltent à leur tour, nous reprenons le pouls commun et ne savons plus bien si nous sommes dans l’eau ou dans les airs, à l’endroit ou à l’envers. La lumière apparaît balbutiante, nous faisant spectateur·rice·s de l’éventail du prisme. Couleur enchanteresse et hypnotique, dont l’intensité diminue graduellement jusqu’au scintillement. Nous nous sentons désormais guidé·e·s, relâché·e·s et abandonné·e·s à nos souffles, au va-et-vient, à la circulation des flux. Nous avons laissé le contrôle à un commensal, nous ne faisons maintenant plus qu’un dans une sorte d’extase.
Conduit·e·s à la surface de l’eau, moelleuse et enveloppante, nous dérivons.
Un remous nous ramène un instant à notre conscience, une partie de chacun·e de nous se vide, le bruit sec d’un bec d’oiseau, puis le noir. Nos corps migrent vers un autre, nous regagnons les airs.

Tiphaine Calmettes (Ivry-sur-Seine, 1988) vit et travaille à Paris. Évolutives, ses sculptures et ses installations créent de nouveaux modes de coexistence entre des éléments a priori distincts. Incluant du béton, de la terre, de la mousse et du lichen, mais aussi des empreintes de plantes, d’animaux et de parties de corps, ses œuvres activent les récits qui informent notre rapport au monde. Elles ont été montrées notamment à La Panacée MOCO (Montpellier), à la Zoo galerie (Nantes), au CAC La Traverse (Alfortville), au Kunstwerk Carlshütte (Büdelsdorf, Allemagne), à l’École normale supérieure de Lyon, avec la Biennale de Lyon 2019. En 2020, elle expose au Centre Céramique contemporaine La Borne (Henrichemont), au Centre international d’art et du paysage de l’île de Vassivière (Beaumont-du-Lac) ; elle est également en résidence aux Laboratoires d’Aubervilliers.

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