Critique

Betye Saar, de l’assemblage à la résistance

26.01.2020 |

Vue d’exposition : Betye Saar: Call and Response, Los Angeles County Museum of Art, 22 septembre 2019-22 avril 2020, © Photo : Museum Associates/LACMA

Avec Call and Response, le Los Angeles County Museum of Art (LACMA) donne à voir pour la première fois une partie des carnets de croquis qui accompagnent le parcours créatif de l’artiste africaine-américaine Betye Saar (née en 1926).

Cette exposition, conçue par la commissaire d’exposition Carol S. Eliel en collaboration étroite avec B. Saar, se concentre sur 18 œuvres et sur une sélection de croquis réalisés entre 1968 et 2019 ; elle emprunte son titre à une pratique musicale issue des cultures de la diaspora africaine, qui consiste en un échange entre musicien·ne·s et public. Ce titre décrit le processus par lequel les objets interpellent l’artiste pour qu’elle raconte leur histoire, et se manifeste dans la disposition des travaux dans l’espace, qui instaure un va-et-vient entre les croquis, présentés sur des tables au centre de l’unique salle, et les sculptures, placées le long des murs.

Betye Saar, de l’assemblage à la résistance - AWARE Artistes femmes / women artists

Betye Saar, A Loss of Innocence, 1998, robe ancienne, cintre, chaise et photo encadrée, 76,2 x 30,48 x 30,48 cm (robe sur cintre) ; 43,18  x 20,32 x 17,78 cm (chaise), Courtesy Betye Saar & Roberts Projects, Los Angeles, © Betye Saar, Photo : Courtesy Scottsdale Museum of Contemporary Art, Scottsdale, © Tim Lanterman

Pour B. Saar, la pratique de l’assemblage est un moyen de revisiter les propriétés d’objets dénichés sur les marchés de Los Angeles ou lors de voyages, en les investissant d’affects et en leur conférant une portée politique. Dès le début du parcours, une série d’œuvres comprenant des robes révèle que l’artiste a le souci de montrer les contours subtils de l’expérience noire. A Loss of Innocence (1998) est une sculpture composée d’une robe blanche légère, ornée de dentelle, flottant sur un cintre au-dessus d’une chaise d’enfant. Sur cette chaise est placée la photographie d’une petite fille noire. Malgré la douceur apparente de l’ensemble, la violence foudroyante des mots inscrits au bas de la robe – des insultes courantes envers les enfants noir·e·s – s’impose à notre attention et nous glace.

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Betye Saar, Page from 2009–10 sketchbook, 2010, stylo à bille, marqueur et crayon de couleur sur papier, 12,7 x 10,2 cm, Collection de Betye Saar, Courtesy Betye Saar & Roberts Projects, Los Angeles, © Betye Saar © Photo: Museum Associates/LACMA

Cette violence, B. Saar se l’approprie et la retourne contre les bourreaux. I’ll Bend but I Will not Break (1998), une installation constituée d’une table et d’un fer à repasser disposés devant un drap blanc fixé sur un fil par des pinces à linge, affirme la résistance implacable de la communauté noire face aux injustices du système politique hérité de l’esclavage. L’assemblage d’outils ménagers typiquement associés aux femmes témoigne de la centralité de leur rôle dans cette lutte, tandis que le drap blanc est une référence au Ku Klux Klan. Sur la table est imprimée une image datant du XVIIIe siècle, qui montre les corps d’hommes entassés sur un bateau négrier avant d’être emmenés en esclavage sur le continent américain. L’ensemble renvoie à la pratique du marquage au fer lorsqu’ils étaient réduits en captivité. Cette installation au ton très politique clôt le parcours de l’exposition ; elle est mise en valeur par un entretien filmé de l’artiste décryptant sa signification.

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Betye Saar, The Edge of Ethics, 2010, techniques mixtes, 25,4 x 22,8 x 12,7 cm, Courtesy Betye Saar & Roberts Projects, Los Angeles, © Betye Saar © Photo : Museum Associates/LACMA

The Edge of Ethics et Serving Time, deux œuvres de 2010, font usage de la symbolique des cages pour aborder la notion de captivité. Elles évoquent à la fois la souffrance des hommes et des femmes qui ont subi l’esclavagisme et l’ininterruption des discriminations qui sont issues de ce système. La souffrance semble être signifiée, dans The Edge of Ethics, par le fait que la figurine noire centrale, enchaînée à une petite fiole qu’elle porte comme un fardeau, se tient debout sur un alligator, vulnérable à sa voracité. Ses pattes d’oiseau rappellent l’image de l’oiseau en cage de l’écrivaine et activiste africaine-américaine Maya Angelou1.

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Vue d’exposition : Betye Saar: Call and Response, Los Angeles County Museum of Art, 22 septembre 2019-22 avril 2020, © Photo : Museum Associates/LACMA

Call and Response retranscrit le regard sévère que l’artiste pose sur son pays, mais aussi le soin minutieux avec lequel elle examine les rites qui permettent aux hommes et aux femmes de faire société et de survivre. Sa vie personnelle ainsi que ses recherches sur la spiritualité inspirent sa relecture des objets, et les croquis exposés donnent un aperçu des symboles qui constituent son lexique, notamment des icônes religieuses qu’elle a découvertes au Mexique ou encore au Brésil.
Par ailleurs, depuis le 21 octobre 2019, le Museum of Modern Art de New York propose une exploration approfondie du développement de ce langage artistique symbolique dans l’exposition The Legends of Black Girl’s Window, qui regroupe sur une série de gravures et de dessins créés dans les années 1960 et 1970 autour d’une pièce charnière dans le travail de l’artiste, Black Girl’s Window (1969).
Ces deux événements témoignent de la visibilité grandissante de l’œuvre de B. Saar dans les institutions américaines. Le prestigieux prix Wolfgang Hahn 2020, attribué par le Museum Ludwig de Cologne, vient de lui être décerné, ce qui laisse espérer que l’artiste recevra également la reconnaissance mondiale qu’elle mérite.

 

Call and Response, du 22 septembre 2019 au 5 avril 2020, au Los Angeles County Museum of Art (Los Angeles, États-Unis).

1
I Know why the Caged Bird Sings, New York, Random House, 1969.

Pour citer cet article :
Adiva Lawrence, « Betye Saar, de l’assemblage à la résistance » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 26 janvier 2020, consulté le 14 juillet 2020. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/betye-saar-de-lassemblage-a-la-resistance/.

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