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Critique

Lea Lublin, iconoclaste radicale

07.07.2018 |

Vue d’exposition présentant les Interrogations sur l’art, 1974-1975, peinture acrylique, lettre pochoir et crayon de couleur sur toile de coton, enregistrement vidéo, 280 x 200 cm pour la toile, collection Musée national d’art moderne – Centre Georges Pompidou, © Droits réservés

Il n’est pas insignifiant que l’œuvre de Lea Lublin (1929-1999) soit exposée à Séville à proximité de Vierges emblématiques du baroque espagnol telles que la Virgen de las Cuevas (1655) de Francisco de Zurbarán ou encore la Virgen de la Servilleta (1668-1669) de Bartolomé Esteban Murillo1.

Lea Lublin, iconoclaste radicale - AWARE Artistes femmes / women artists

Lea Lublin, Voir clair. La Joconde aux essuie-glaces, 1965, moteur, acrylique, cristal, ruban et papier sur toile et carton pressé, bois, essuie-glaces et poire, 67 x 49 cm, collection Nicolas Lublin, © Droits réservés

Il n’est pas non plus innocent que son propos déconstruisant les structures de domination temporelles ou spirituelles – coloniales, impérialistes, paternalistes – se trouve exposé au sein de la ville qui a systématisé la découverte et l’exploitation du Nouveau Monde, notamment de l’Argentine, son pays d’origine. Le Centro Andaluz de Arte Contemporáneo, où est organisée la rétrospective de l’artiste, est lui-même, en tant qu’ancien couvent chartreux et usine de fabrication de céramique à destination de l’Amérique du Sud, un emblème de cette histoire. Il est peuplé de statues de Christophe Colomb et de religieuses en prière, de croix et de blasons, qui confèrent à cette architecture silencieuse une mémoire mouvementée. Depuis 1995, le bâtiment est en majeure partie consacré à l’art contemporain. Les femmes artistes y sont particulièrement visibles grâce à l’engagement pris en 2010 par Juan Antonio Álvarez Reyes, son directeur, d’assurer une parfaite égalité de genre dans les acquisitions et la programmation. L’institution possède, grâce à cette politique, des œuvres importantes de VALIE EXPORT, des Guerrilla Girls (courageusement installées à côté des Anthropométries de 1960 d’Yves Klein), de Dora García, d’Ana Mendieta, de Louise Bourgeois, de Rebecca Horn, de Cristina Lucas…, entre autres.

Juan Vicente Aliaga, professeur au sein de la faculté des beaux-arts de l’Université polytechnique de Valence et commissaire de l’exposition, présente dans le cloître Est du monastère une quarantaine d’œuvres de L. Lublin, s’échelonnant de 1965, année de son abandon de la peinture de chevalet, à 1999, date de son décès.2 L’accrochage renonce à la chronologie pour mieux mettre en avant les axes de réflexion de l’artiste : son appel à la vigilance et à l’action, inspiré des théories linguistiques et psychanalytiques de l’époque ; son questionnement habilement contestataire des images, qui prend la forme de l’effacement, de la destruction, de l’hybridation, de la pénétration ou encore de la prolifération ; son engagement féministe ; son rapport fantasmatique à Marcel Duchamp ; son lien avec le contexte politique et culturel argentin. Les murs d’un blanc immaculé mettent en valeur avec subtilité l’esthétique du travail de l’artiste.

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Lea Lublin, La bouteille perdue de Marcel Duchamp, 1991, 6 boites à lumière et bobines de bois, 130 x 89 x 15 cm, collection Nicolas Lublin, © Droits réservés

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Lea Lublin, R.S.I, Dürer, del Sarto, Parmigianino, 1983, acrylique, tirages couleur, cartes postales et encre sur toile et bois, 350 x 600 cm, © Droits réservés

Les œuvres les plus « rétiniennes » inaugurent le parcours : de la toute première, L’Oeil alerte (1991), à l’explosion de couleurs des Désirs des peintres (1983). Cette série souligne d’ailleurs combien, quoique artiste conceptuelle, L. Lublin n’a jamais renoncé à la sensualité des formes et de la couleur. Pénétration d’images (1974), montré pour la toute première fois depuis son acquisition par le musée national d’Art moderne – Centre Georges-Pompidou en 2017, invite les visiteurs et visiteuses à devenir acteurs et actrices de leur expérience artistique en osant traverser l’écran sur lequel sont projetées des photographies de tableaux emblématiques de l’histoire de l’art – Matisse, Picasso, Mondrian, entre autres, se retrouvent ainsi en file indienne.

La seconde partie de cette rétrospective se concentre sur les performances de l’artiste et réunit des documents essentiels qui constituent autant de fragments évocateurs d’événements révolus. Des rapprochements éclairants sont opérés : livret présentant le détail de la journée du samedi 11 mars 1978 faisant intervenir aux côtés de L. Lublin, pour Dissolution dans l’eau. Pont Marie. 17 heures, Françoise Janicot, Elisa Tan, Claude Torey et Nil Yalter, ou encore bannière des Interrogations sur l’art (1974) auprès des vidéos et photographies des participants. Ces associations aident à réactiver mentalement les actions, à leur restituer leur force de conviction. D’autres actions, en particulier celles qui ont été effectuées en Amérique du Sud, sont plus discrètement évoquées. Quelques informations complémentaires concernant le contexte argentin de l’institut Torcuato di Tella, du Centro de Arte y Comunicación (dans le cadre duquel a été montré Flor de Ducha [Fleur-douche] de 1970), ou encore des explications à propos des évolutions politiques de la période auraient peut-être permis de donner encore plus d’acuité aux éléments exposés. De plus, n’aurait-il pas été souhaitable que Culture : dedans/dehors le musée (1971), mentionné à plusieurs reprises dans les textes, puisse être visuellement présenté ? Les absences tout autant que la sélection nous rappellent la richesse infinie de la pratique protéiforme et engagée de L. Lublin, qui mérite que sa redécouverte se poursuive.

 

Lea Lublin, du 27 avril au 16 septembre 2018, au Centro Andaluz de Arte Contemporáneo (Séville, Espagne).

1
Ces deux tableaux sont présentés au Museo de Bellas Artes de Séville. Le premier fut initialement commandé à Francisco de Zurbarán pour le monastère de Santa María de las Cuevas où a lieu l’exposition.

2
C’est la plus large exposition consacrée à l’artiste depuis Lea Lublin – Retrospective, organisée du 25 juin au 13 septembre 2015 à la Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau à Munich (Allemagne).

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Pour citer cet article :
Hélène Gheysens, « Lea Lublin, iconoclaste radicale » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 7 juillet 2018, consulté le 17 novembre 2018. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/lea-lublin-iconoclaste-radicale/.
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