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Effets du pop féminin belge

26.04.2016 |

Vue de l’exposition Pop Impact : Women Artists, Maison de la Culture de Namur, Sylvie Fleury, Evelyne Axell, © Photo : Ch Pierlot

Entretien avec Isabelle de Longrée, co-commissaire (avec Jean-Michel François) de l’exposition Pop Impact : Women Artists à la Maison de la Culture de Namur (17 octobre 2015-14 février 2016)

Annalisa Rimmaudo : Pop Impact réunit courageusement le travail de sept femmes artistes pop dont certaines belges : Evelyne Axell, Pauline Boty, Jann Haworth, Martine Canneel, Alina Szapocznikow, Niki de Saint Phalle et Sylvie Fleury. Parallèlement, à quelques kilomètres, à Bruxelles, à l’ING Art Center, a lieu l’exposition Pop Art in Belgium! . Pourquoi cet engouement pour le pop en Belgique en ce moment ?

Isabelle de Longrée : Pour nous, c’était important de faire une exposition sur le pop en Belgique. On s’est rendu compte que beaucoup d’artistes avaient travaillé sur le pop et évidemment Evelyne Axell qui est namuroise et que l’on connait bien à la Maison de la Culture de Namur (MCN). Une grande exposition de son travail avait été organisée en 2004, à la MCN, au Musée Rops et à la galerie Détour, à une époque où elle était quasiment oubliée. Le but était de montrer que des artistes belges et wallons avaient participé à cette mouvance. L’une des missions de notre établissement est de montrer des artistes belges. On a vite su qu’ING avait eu la même idée au même moment. On s’est rencontré pour essayer de faire quelque chose de complémentaire et de ne pas aller dans la même direction. Au centre de notre projet, il y avait Evelyne Axell qui est la représentante du pop belge et qui est une artiste femme. Avec Virginie Devillez, l’une des auteures du catalogue, nous avons donc décidé de ne traiter que des artistes femmes. Nous voulions prendre l’exemple d’Axell, dont l’œuvre a été rendue publique bien après sa mort, en sélectionnant d’autres femmes qui avaient subi un manque de visibilité, du fait tout simplement qu’elles étaient des femmes.

AR : Par exemple Michèle Bastin et Martine Canneel.

IDL : Oui exactement. Il y a eu, par la suite, un travail d’investigation et nous avons pris contact avec l’historienne d’art Kalliopi Minioudaki et nous avons décidé de reprendre son texte publié dans Power Up1 que nous avions jugé marquant, et de le traduire en français. Car tout ce travail de redécouverte des femmes a commencé dans les pays anglo-saxons, aux États Unis d’abord, et y a trouvé un terrain fertile, comme en témoigne la récente exposition The World Goes Pop2 qui a eu lieu à la Tate Gallery de Londres. Par cette expérience, nous voulions aussi amener toute cette réflexion dans la francophonie. Nous avons alors cherché des femmes qui avaient été très actives dans le pop en Belgique comme Martine Canneel ou Michèle Bastin (bien que celle-ci ait rapidement quitté la Belgique pour s’installer au Québec).

AR : C’était urgent effectivement de sortir ces femmes de l’oubli, comment les avez-vous donc découvertes ?

IDL : En questionnant les critiques d’art en Belgique, et notamment Claude Lorent, qui a toujours défendu leur travail et qui continue de le trouver intéressant et d’actualité. Martine Canneel, qui est encore vivante, s’est beaucoup investie dans l’exposition. Notre directrice Bernadette Bonnier avait relevé le nom de Michèle Bastin dans le dictionnaire du pop art3 mais personne ne la connaissait en Belgique. Nous avons retrouvé sa trace. Elle vit depuis longtemps au Québec et a développé un travail singulier en réalisant des œuvres pop avec une touche surréaliste.

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Vue de l’exposition Pop Impact : Women Artists, Maison de la Culture de Namur, Sylvie Fleury, Evelyne Axell, © Photo : Ch Pierlot

AR : Je me suis interrogée sur la présence de Sylvie Fleury qui appartient à une plus jeune génération par rapport aux artistes montrées dans l’exposition.

IDL : Quand nous avons décidé de restreindre la thématique aux artistes femmes pop, nous souhaitions trouver un lien avec le présent et offrir un regard contemporain. D’une part, il y avait l’idée de proposer une relecture de l’histoire de l’art à travers les femmes : le pop, ce n’était pas l’affaire exclusive des hommes ; une pratique féministe avait été passée sous silence. D’autre part, nous posions la question de son actualité. Pour nous, Sylvie Fleury est une artiste néo-pop qui prolonge les interrogations des artistes des années 60 dans un contexte actuel. Elle explore notre société globalisée et consumériste qui s’est mise en place dans les années 60 et qui a atteint aujourd’hui un degré extrême. À travers ses œuvres, elle interroge l’importance des marques, du luxe…

AR : Elle met en œuvre une autre forme d’ironie, et on la sent plus autonome que ses prédécesseurs ou du moins, le rôle de la femme dans ses œuvres est différent. Elle peut se permettre de dérider Warhol…

IDL : Elle a sans doute le recul. Sa première action où elle exposait ses sacs de shopping n’a pas été comprise. Cette position ambivalente vis-à-vis de la consommation était aussi celle des artistes pop. C’est-à-dire qu’elles s’opposaient à la société de consommation mais elles y participaient en même temps. Ce n’est pas que de la critique, c’est aussi faire partie de cette machine qui consomme et vend du rêve. Fleury exposait ce qu’elle avait acheté dans la journée.

AR : Dans les œuvres de Fleury peut être que la culpabilité liée à cette ambiguïté a disparu.

IDL : Oui. L’œuvre qui illustre vraiment cette tendance est celle de Jann Haworth dans laquelle elle reprend une œuvre de Severini en utilisant des paillettes (Severini: Sperical Expansion of Light, 1966, sequins sur tissus, 62 × 51,5 cm). Cette œuvre date des années 60 alors qu’elle adopte plutôt une pratique post-moderne telle qu’elle a été appliquée dans la seconde moitié des années 70 : reprendre une œuvre masculine et la féminiser en utilisant les instruments des arts appliqués. C’est une œuvre très ironique, elle incarne en quelque sorte le manifeste d’un discours féministe sur l’art.

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Vue de l’exposition Pop Impact : Woman Artists, Maison de la Culture de Namur, Sylvie Fleury, Evelyne Axell, © Photo: Ch Pierlot

AR : Quel était le réseau pop en Belgique ? Quels étaient les collectionneurs et les critiques des artistes femmes les plus importants ? Est-ce que les ayant-droits sont encore actifs ?

IDL : L’exposition Pop Art In Belgium! explore davantage ces aspects, nous ne les avons donc pas expressément abordés. Ce que je peux dire, c’est qu’Ileana Sonnabend, après son divorce avec Leo Castelli, en ouvrant une galerie à Paris, a encouragé ce mouvement. Il y a eu aussi une exposition emblématique en 1965 au Palais de Beaux-Arts de Bruxelles4 qui montrait des artistes belges et pop et cela a inspiré toute une génération. Évidemment, il n’y avait pas d’artistes femmes dans cette exposition. Mais des personnalités comme Karel Geirlandt, ancien directeur du Palais des Beaux-Arts, a beaucoup soutenu Evelyne Axell et l’y a exposée quelques années plus tard. Il avait aussi approché Martine Canneel en lui proposant une exposition au Palais qui n’a pas abouti car Karel est mort soudainement avant que le projet ne se concrétise. Des critiques comme Pierre Restany ont beaucoup soutenu Niki de Saint Phalle et Evelyne Axell. C’était bien sûr très difficile pour ces femmes de s’imposer et d’être prises au sérieux et tout le travail de redécouverte, par exemple d’Evelyne Axell, a été fait après sa mort, par son mari Jean Antoine, qui s’est entièrement dédié à faire connaître son œuvre. Son fils, Philippe, également.

AR : Qu’est-ce qui caractérise ce mouvement féminin ?

IDL : Ce qui ressort de l’exposition et qui caractérise le pop est sans doute l’utilisation de nouveaux matériaux. C’est ce qui émane du texte de Virginie Devillez5 . Ces artistes femmes ont été toujours renvoyées à leur condition de femme à cause d’une tradition masculine de l’art. On les a toujours repoussées hors des domaines de la peinture et de la sculpture. En utilisant ces matériaux qui venaient d’apparaître et qui étaient vierges de tout appareil critique, elles ont pu se libérer de l’influence des hommes. En réalisant des œuvres avec de la fourrure synthétique, du polyester, du néon, elles se sont appropriées ces matériaux. Martine Canneel, qu’on connaît peu, utilise par exemple des petits jouets en plastiques et des objets qui rappellent la mer du Nord. Derrière l’imagerie naïve de ses œuvres, il y a un sous-texte assez mélancolique sur la violence des êtres humains, ainsi qu’un message écologique à une époque où cette question n’était sans doute pas prioritaire. Demain sera meilleur (1972), est une œuvre emblématique par son message, par l’usage des lumières artificielles, par la couleur, qui sous un aspect très joyeux, cache un propos plus sombre. Comme dans d’autres œuvres pop.

1
Power up: female pop art, cat. expo., Vienne / Cologne, Kunsthalle / DuMont Buchverlag, 2010.

2
The EY Exhibition: The World Goes Pop a eu lieu à la Tate Modern Gallery de Londres du 17 septembre 2015 au 24 janvier 2016.

3
José Pierre, Le pop art, Paris, coll. Dictionnaire de poche, Éditions Hazan, 1975.

4
Pop art, nouveau réalisme, etc., cat expo, Bruxelles, Palais des beaux-arts, 1965.

5
Virginie Devillez, « Evelyne Axell en compagnie. Être femme et artiste au temps du pop », Pop Impact. Women Artists, cat. expo., Namur, Maison de la Culture, 2016, p. 35-61.

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