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Parent-elles, partner, daughter, sister of…: Women artists and the ties of kinship

Madeleine Dinès, daughter of, wife of: how to invert a famous name?

Élodie Bouygues

Abstract

Madeleine Follain-Denis (1906–1996) was the fourth daughter of the religious painter Maurice Denis, the “Nabi of beautiful icons” (Nabi aux belles icônes). Like her brothers and sisters, she was initiated by her father into the world of art and drawing, but she was the only one to dare to take up the career of a painter. By signing her paintings “Dinès”, her patronymic inverted, she accepted her relationship with her father so as better to overthrow it and free herself from the crushing model he represented, both aesthetically and morally. Refusing to become a painter of Christian faith, Madeleine was out of place in her family and milieu. Her marriage to the poet Jean Follain initially provided her with a degree of emancipation, but her life as a free woman and her staunch desire for financial and physical independence had a price: material constraints and her personal demons would restrict the flourishing of her art.

[Full-length text only available in French]

AWARE
1

Madeleine Dinès (1906-1996), Denis de son nom de jeune fille, Follain de son nom d’épouse, est la fille du peintre Maurice Denis, le « Nabi aux belles icônes ». Si ce dernier initie ses huit enfants à l’art et au dessin, Madeleine est la seule à suivre – à oser suivre ? – une carrière de peintre. Elle signe ses premières toiles connues dans le milieu des années vingt, transformant son nom en « Madeleine Dinès », et même, plus radicalement, en « Dinès ». Deux remarques découlent de ce pseudonyme anagrammatique : il est tout d’abord un miroir inversé transparent de celui du père, dont la présence écrasante se lit en filigrane, et nous dit quelque chose de la difficulté à s’affranchir des tutelles symboliques ; et par ailleurs, dès lors qu’elle signe sans prénom, Dinès affiche clairement son désir d’être considérée comme artiste, indépendamment de son sexe.

2

Il est assez symbolique pour le propos qui nous occupe que je sois arrivée à Madeleine Dinès par l’intermédiaire de son mari poète. Je travaille en effet depuis l’an 2000, en littérature, sur les archives de Jean Follain (1903-1971). Ces archives importantes déposées à l’IMEC1 ont en quelque sorte longtemps « fait écran » à ma connaissance de Madeleine, tant comme femme que comme peintre : les documents la concernant sont en effet moins volumineux et présentés en annexe du fonds principal2.
À côté de ce fonds de l’IMEC, les documents la concernant sont répartis dans les archives familiales et dans le fonds Maurice Denis à Saint-Germain-en-Laye. Ils comprennent ses journaux (lacunaires), sa correspondance, des photographies, de la documentation biographique, quelques coupures de presse, un peu plus de trois cents tableaux et des centaines de dessins. La recherche à son sujet est en cours : son journal intime reste à déchiffrer exhaustivement, la correspondance nourrie, échangée avec la famille et les amis, est encore en grande partie à parcourir. Au fur et à mesure de mes avancées dans les archives, je prends de plus en plus conscience de l’exercice périlleux que forme la reconstitution historique et biographique (la distance temporelle et la documentation parcellaire engendrent dans mes interprétations une dimension fantasmatique qui n’est pas très éloignée de l’écriture romanesque, par exemple en ce qui concerne ses amours tumultueuses). Chaque découverte – le journal, les lettres, les photographies – éclaire un peu plus un pan de sa vie, de sa personnalité, de son œuvre, mais fait également bouger l’ensemble du puzzle, et doit souvent être réinterprétée à la lumière des témoignages directs de ceux qui l’ont connue3. L’analyse de son œuvre peinte se fait par ailleurs à partir des tableaux qu’elle a conservés et donc transmis, sans tenir compte de ceux qu’elle a donnés ou vendus à des particuliers et à l’État, à quelques exceptions près de toiles dont nous avons réussi à retrouver la reproduction, grâce aux propriétaires ou à leurs ayants-droit.

3

En 1937, Madeleine organise – à 31 ans – sa première exposition personnelle dans une galerie parisienne, La Fenêtre ouverte. L’écrivain et critique d’art André Salmon, qui fut l’ami d’Apollinaire et qui est celui de Jean Follain, loue sa « subtilité d’observation » derrière l’apparente « humilité des thèmes », et compare ses toiles à des « chants terrestres4 », ce qui est le titre d’un recueil… de son mari. Là encore, la jeune femme marque le pas derrière un époux plus reconnu qu’elle, bien que dans un domaine artistique différent (il est alors considéré comme un poète d’avant-garde). Salmon ne peut s’empêcher de remarquer que Madeleine doit, pour se faire reconnaître, s’émanciper d’un double ascendant : « La gloire rayonnante du père, la gloire naissante de l’époux ont rendu Madeleine modeste à l’excès. Elle a été jusqu’à croire qu’il lui fallait n’adopter que l’envers d’un beau nom, ainsi Denis devint Dinès5. »

4

Nous voudrions, grâce à l’étude de son œuvre et à la lecture de ses écrits, la resituer à sa juste place dans le champ artistique de son époque, et esquisser le portrait d’une artiste décidée à défier les valeurs bourgeoises pour vivre l’absolu de son art, quitte à frôler le déclassement social et la pauvreté. Comment n’être pas que « l’envers d’un beau nom » ? Dans quelle mesure le père, puis le mari, ont-ils empêché ou, au contraire, encouragé Madeleine Dinès dans sa vocation ? Nous tâcherons de mettre au jour certaines tutelles qui assujettissent la femme et la peintre, d’abord du fait de son père, Maurice Denis, puis de son mari, Jean Follain.

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Trois types de tutelle inextricablement liés : la tutelle familiale, religieuse et artistique

Madeleine naît donc en 1906. C’est une quatrième fille. Maurice Denis avait d’autres espoirs. Une amie de la famille, Berthe de La Laurencie, écrit à son épouse :

« Je sais que vous avez eu une déception de la naissance de votre fille, mais je suis sûre que vous l’aimerez bientôt autant […]. Elle aura peut-être beaucoup de fils de sorte qu’au point de vue production cela reviendra au même que si vous aviez eu un fils n’ayant lui-même que des filles6. »

Ces mots qui se veulent consolants révèlent à la fois la place délicate dont Madeleine se voit dotée dans la famille et dans la fratrie, et les préjugés sur la prévalence masculine, totalement intégrés par la société bourgeoise de ce premier XXe siècle, y compris par les femmes elles-mêmes. La « production » de mâles tant espérée est d’autant plus ironique que Madeleine n’aura pas d’enfants.

Madeleine Dinès, daughter of, wife of: how to invert a famous name? - AWARE Artistes femmes / women artists

1. Madeleine par Rosie Ray, s. d., © Archives du catalogue raisonné Maurice Denis

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Marthe Denis, sa mère, meurt lorsqu’elle atteint ses treize ans, des suites d’une longue maladie psychiatrique. Madeleine se souvient de ses hurlements lugubres dans les couloirs du prieuré de Saint-Germain-en-Laye, et d’une absence totale de tendresse durant son enfance. Les relations avec son père sont difficiles. Un caractère à la fois obstiné et indocile se dessine. Après son baccalauréat en 1925 [ill. 1], elle s’inscrit à l’université en licence de psychologie et de sociologie et assiste aux cours d’Henri Delacroix, philosophe et psychologue, sans attendre l’aval paternel, quitte à subsister elle-même à ses besoins, et parfois même à souffrir de la faim (ce que dit son journal intime). Maurice Denis, de son côté, écrit dans son propre journal en 1926 : « Malon chez Delacroix, malgré moi […]. Prévenu à la dernière minute. Je découvre que cette petite fille de vingt ans a une volonté de fer, et que, derrière ce mutisme qui la défend, elle se tend vers ses buts à elle sans faiblir même physiquement. Son activité, sa santé, sa perpétuelle révolte7… ». Sa vocation artistique met un peu de temps à éclore, si bien que son père, dans une lettre à Gabriel Thomas, s’inquiète en 1929 de son avenir (elle a vingt-trois ans et « le démon muet8 » dit-il), il songe alors à la marier (elle se cabre et dit refuser toute perspective de mariage), à lui trouver un poste de secrétaire ou, plus tard, un petit travail à l’abri dans un musée9… n’ayant pas d’autre ambition pour une jeune fille de son milieu. Madeleine refuse ces encouragements paternels qui s’apparentent à une sujétion, car, parallèlement à sa formation universitaire, elle sait enfin quelle est sa voie :

« J ’ai un terrible désir de peindre, de peindre, de peindre, et il me faut encore pendant quelques semaines étudier ces fadaises sociologiques ! comme on sent l’étroitesse et la mort d’un concept après avoir peint ou contemplé une belle chose. Philosophie, blagosophie !… Il y a pour moi infiniment plus de vérité dans une belle chose que dans tous les syllogismes du monde. Que vite soient terminés mes examens, reçue ou non qu’importe ? au moins que je puisse peindre10. »

7

Pourquoi entre-t-elle à ce moment-là aux Ateliers d’art sacré, que son père a fondés avec George Desvallières, alors qu’à vingt ans, elle est en pleine révolte contre la foi catholique ? Par commodité, par économie probablement, n’ayant pas à payer les droits d’inscription. Elle poursuit son apprentissage dans trois autres lieux qui lui permettent de s’émanciper peu à peu de la tutelle artistique de Maurice Denis et de l’environnement de la grande bourgeoisie catholique : à la Grande Chaumière, à l’Académie Ranson, et, ponctuellement, au Bateau-lavoir, où son beau-frère le sculpteur suisse Marcel Poncet possède un atelier dans lequel elle vient parfois travailler.

8

Le modèle artistique paternel représente pour elle une double entrave : à la fois parce qu’il est accablant de talent, de réussite, de notoriété, mais aussi parce qu’il fait de l’art, inextricablement, une manifestation de la foi. Or, si Maurice Denis ouvre son journal intime à quatorze ans en écrivant : « Je veux être un grand peintre religieux », la fille du « Nabi aux belles icônes », au contraire, fait sienne la leçon de Baudelaire quant à l’émancipation absolue de l’art par rapport à la morale :

« Peut-être que pour faire œuvre belle il faut véritablement avoir une liberté complète de mœurs et d’idées qu’un catholique ne peut pas avoir. […] Je ne peux plus supporter aucune règle, aucune autorité humaine, je n’ai confiance en personne, comment pourrais-je accepter l’emprise de Dieu mille fois plus astreignante que toute autre ? […] Oh ne pas croire, ne pas aimer Dieu ! car c’est là le seul moyen pour s’évader, autrement il y a l’opium, les poisons […]. Est-ce que l’Art n’est pas un défi à Dieu ? Est-ce qu’un Artiste n’est pas en quelque sorte un Dieu11 ? »

9

On peut sourire en lisant ces notes d’une très jeune fille, dont la pensée est tantôt exaltée et ingénument romantique, jusque dans la douleur, tantôt lucide, tranchante, ambitieuse. Maurice Denis avait abordé la peinture « avec une volonté révolutionnaire12 ». Madeleine, de son côté, semble avoir un combat plus intime à mener avec la société, ses mœurs et ses usages, et ce combat l’accapare tellement qu’il se fait parfois, me semble-t-il, au détriment d’une réflexion plastique. Elle se bat pour avoir une place dans sa famille, une place dans la société, plus tard une place dans son couple, et son énergie s’épuise parfois davantage en lutte qu’en création. Elle note ainsi dans son journal de 1926 : « Du danger qu’il y a à faire partie d’une certaine catégorie de choses, à cause de l’influence du nom qu’on se donne : Faire partie de l’Art sacré – se dire chrétiens, artistes chrétiens, etc. » Elle veut avant tout se dégager des modèles, en rejetant la peinture religieuse et les grands sujets de son père13.

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2. Madeleine Dinès, Autoportrait au miroir à trois faces, s. d., huile sur toile, 45,5 × 54,5 cm, collection particulière.

Madeleine Dinès, daughter of, wife of: how to invert a famous name? - AWARE Artistes femmes / women artists

3. Madeleine Dinès peignant sur le motif, Angleterre, années 50, fonds Jean Follain, IMEC, © IMEC.

10

Une chambre à soi, rien qu’à soi, s’impose dans le petit, l’humble, le quotidien. En effet, creusant la voie réaliste, aux antipodes des scènes sacrées de son père mais aussi de la voie abstraite propre à son époque, elle s’essaie à presque tous les genres : la nature morte, le bouquet, le paysage de campagne, les intérieurs familiers, l’autoportrait [ill. 2], la saynète, le nu… On peut reconnaître des proches et des personnalités de l’art et des lettres dans les nombreux portraits qu’elle réalise (Armen Lubin, Maria Blanchard, René de Obaldia, Alain Cuny…), mais aussi beaucoup d’anonymes, rencontrés au hasard de ses voyages en France et à l’étranger [ill. 3]. Quelques paysages témoignent d’une brève veine surréaliste, qui n’est pas sans rappeler Paul Delvaux (arbres anthropomorphes, personnages nus dans la nature, tombes blanches incongrues). Dans les années soixante, des coloris puissants et une structure très solide rapprochent certaines toiles du courant « pop ».
Il nous semble pourtant que sa facture, délibérément traditionnelle, échappe à la banalité en rendant sensible la vie secrète de chaque objet. On ne peut savoir dans quelle mesure Jean Follain a encouragé la peintre dans cette voie qui réhabilite le quotidien au détriment de l’imagination pure, mais une certaine parenté de leurs travaux, un goût commun pour l’objet, dans son épaisseur et son mystère, se laissent dès lors entrevoir.

11

Les tutelles sexuelle, sentimentale, sociale et financière, ou comment s’en affranchir

La question de l’indépendance financière devient paradoxalement plus cruciale encore après le mariage avec Follain, même si elle existait déjà pour Madeleine étudiante et jeune artiste. Plusieurs formes de contraintes vont ainsi se superposer.

12

La liberté sexuelle et sentimentale est d’abord une autre conquête, primordiale. Madeleine est une grande amoureuse, avant et après son mariage. Elle a connu plusieurs amours de jeunesse au moment où elle rencontre Follain, y compris féminines (elle a alors environ vingt-cinq ans), et ni son éducation catholique ni son statut de lycéenne pensionnaire dans un établissement religieux ne l’ont empêchée de vivre, et sans doute ces entraves, nous l’imaginons bien, l’ont-elles plutôt incitée à l’émancipation. Une vie libre, et un esprit libre, même si les masques sont de mise pour respecter les codes sociaux : elle est ainsi secrètement la maîtresse de Follain pendant près de deux ans, puis met son père au pied du mur un beau jour, en annonçant son mariage pour le mois suivant. Fiançailles précipitées, date fixée par les amants, mariage annoncé aux quatre vents, Madeleine pose un acte fort d’indépendance dans un milieu où certaines choses « se font » ou « ne se font pas », et où la jeune fille n’est pas entièrement libre du choix de son époux, en fonction de critères subtils et implacables de rang social et de situation financière. Elle se marie certes religieusement dans la chapelle du domaine familial de Perros-Guirrec, mais en robe de ville, elle porte un bibi sur la tête et son voile entortillé au creux du bras, et les albums ne présentent aucune photographie de famille traditionnelle en ordre de bataille. Une impression d’improvisation et de décontraction se dégage des clichés.
Autre preuve de son caractère affranchi, elle sait que son mari a un enfant né d’une liaison passée, une fille, de surcroît légèrement handicapée, à laquelle il versera toute sa vie une pension (et Madeleine à sa suite, fidèlement, après la disparition de son mari en 1971). Elle assume cette situation qui aurait pu en
faire fuir une autre, de façon plutôt crâne et élégante. Maurice Denis n’en saura jamais rien.

13

Il y a bien à l’origine une véritable histoire d’amour entre Madeleine et Jean, mais chevillée à des intérêts personnels conscients ou inconscients, de part et d’autre. Madeleine place beaucoup d’espoirs dans le mariage avec Follain dont elle partage l’exceptionnel besoin de solitude et d’indépendance. Elle se trouve légitimée par son statut de femme mariée pour pouvoir continuer, à son âge, à vivre seule dans un atelier sans craindre la réprobation sociale ; Jean, de son côté, est un futur avocat, jeune poète désargenté issu de la petite bourgeoisie de province, qui n’est pas fâché de bénéficier de l’aura et des relations de son beau-père dans le monde de l’art. Les archives de Jean Follain révèlent un émouvant brouillon de lettre très raturée, sans doute destinée à ses parents, dans lequel il annonce qu’ils vont aller contre tous les usages :

« […] nous tenons, au moins pour quelque temps à ne pas mener strictement une vie absolument commune, Madeleine tenant à garder son atelier, la peinture étant le but principal de sa vie. […] Nous voulons aussi pour des raisons un peu complexes nous marier dans la plus stricte intimité et assez vite14. »

14

Ce « mariage chacun chez soi » dure vingt ans avant qu’ils ne partagent un grand appartement tout en continuant à mener leur vie partiellement indépendante (pendant plus de quinze autres années).
Dans les premiers temps, la relation est équilibrée. Les deux artistes s’encouragent, se voient quand ils le désirent, mènent une vie de bohème apparemment heureuse avant d’être précipités dans la guerre. Le reste de leur relation est banal, de l’ordre de l’intime : passion, déchirements, déceptions, acrimonie, petits arrangements, marivaudages. Madeleine peint, voyage en Europe et aux États-Unis, a son propre cercle d’amis, mais parfois la conjugalité se referme sur elle comme un piège : il faut soudain – à la demande de son mari – recoudre un bouton de chemise, changer les draps du lit ou cuisiner un lapin… À Follain qui la presse de venir passer trois jours en Normandie avec lui dans sa belle-famille, elle répond avec amertume : « Hélas ! pourrai-je retrouver assez de calme et de joie pour faire cet été un peu de peinture ? Quelle vie ratée est la mienne et je n’en sortirai jamais15. »
Elle n’est pas mère. Nous ne savons pas si cela constitue un drame, ou si c’est un facteur d’émancipation assumé par la femme et l’artiste. La seule allusion trouvée pour l’instant à ce sujet est une note de son journal de guerre, en mai 1942 : « […] à quel égoïsme ou à quelle folie l’homme peut arriver… C’est à se désespérer, et que je me réjouis de n’avoir pas d’enfants16 ! »

15

Sa seule, sa vraie liberté se situe dans une précarité assumée. Follain et elle possèdent des revenus et des comptes séparés, ce qui est rare pour l’époque. Mais Madeleine se trouve constamment en butte aux problèmes d’argent, elle paie ainsi le prix fort pour un choix courageux : avoir choisi un époux artiste et impécunieux, non susceptible (et peut-être non désireux) de l’entretenir « bourgeoisement ». Pour vivre et payer le loyer de l’atelier, les emplois se succèdent, parfois se cumulent : cours particuliers de dessin, de latin, institutrice à domicile, professeur de collège, pendant la guerre, psychotechnicienne pour le Ministère de l’Armement (puis, après la guerre, pour le Ministère de la Production Industrielle), psychologue17, propriétaire de restaurant et cuisinière, traductrice… Tous ces gagne-pains sont à la fois les moyens de son indépendance matérielle et des entraves à la création, puisqu’ils prennent sur le temps de la peinture. Les archives révèlent plusieurs brouillons de rupture avec la Caisse d’Allocation des Arts Plastiques dont la rédaction – imposée par la nécessité de faire des économies – a dû être déchirante18, au moment même où sa correspondance montre bien le perpétuel élan qui la pousse, de façon vitale, vers son art.

16

Le difficile choix de la liberté

Féministe de la première heure et sans le savoir, avec elle se dessine la figure d’une femme moderne, indépendante et forte tête. Fille de, elle se démarque très jeune du père par ses choix de motifs et par son athéisme. Elle ne réussit jamais en revanche à être reconnue uniquement comme peintre et à vivre de son art. Femme de, elle invente dans les années trente un mode de conjugalité inédit, qui la fait souffrir autant qu’il lui est nécessaire.
À quoi tient son absence de reconnaissance publique ? Est-ce le fait de n’avoir pas pris le tournant de l’abstraction ? Est-ce une question de talent ? Quelle part attribuer à son manque de persévérance et à ses doutes personnels (qui reviennent sans cesse dans son journal) aussi bien qu’aux empêchements symboliques et aux tracas financiers incessants ?
Madeleine Dinès est une femme cultivée, intelligente, critique, pleine d’esprit, possédant une pensée propre, une réflexion politique, un engagement social et un détachement profond du qu’en-dira-t-on. Elle est par exemple très proche dans les années quatre-vingt du couple d’écrivains américains Roger Horwitz et Paul Monette, tous deux atteints du sida et militants pour les droits des homosexuels, ce qui représente pour une femme de sa génération une position très progressiste.
Ultime contradiction, lorsque Jean Follain meurt en 1971, Madeleine cesse toute activité de peintre pour devenir une « veuve » modèle et suractive, éditrice et gardienne du temple de l’œuvre de son mari. Elle a seulement soixante-cinq ans et semble s’accomplir dans cette mission qui lui vaut – enfin ? – une vraie reconnaissance publique (quitte à ce que ce soit celle du milieu littéraire qui n’est pas le sien), mais de sa peinture il n’est plus question. À sa mort en 1996, son neveu et exécuteur testamentaire range tous ses tableaux dans un grenier où ils restent presque vingt ans dans l’ombre. Il est bien temps de les remettre en lumière19.

AWARE

Élodie Bouygues, maître de conférences en littérature française à l’université de Franche-Comté, travaille sur la poésie moderne et contemporaine, le livre d’artistes et la génétique textuelle. Ayant-droit du poète Jean Follain (1903-1971) auquel elle a consacré sa thèse (Genèse de Jean Follain, Classiques Garnier, 2009) et de nombreux articles, elle édite ses titres épuisés et inédits. Depuis 2011, elle anime « Les Poètes du jeudi » avec Jacques Moulin à Besançon, rencontres-lectures avec des poètes.

1
Fonds Jean Follain, IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), Saint-Germain-La-Blanche-Herbe.

2
Prenons l’exemple d’une caisse entière consacrée aux invitations à des vernissages, signe d’une vie culturelle et sociale dense : Jean et Madeleine en étaient les destinataires communs, bien que la caisse classée dans le fonds Follain (Fonds Jean Follain, Documentation biographique 2 et 5).

3
On doit par exemple bien considérer que son journal inédit (Fonds Jean Follain, Madeleine Follain-Documentation biographique) n’intervient que dans les périodes de grave crise de son existence, avec une finalité évidemment thérapeutique et réflexive, mais sa lecture infléchit forcément notre représentation de ce que peut être Madeleine dans un quotidien moins tourmenté.

4
André Salmon, « Peinture et poésie », Aux Écoutes, 27 novembre 1937, p. 30.

5
Id., nous soulignons. L’inévitable comparaison avec Follain revient lors de l’exposition suivante : « L’exposition de Malon s’est ouverte hier dans un charmant petit salon de la rue du Dragon au-dessus d’un magasin d’antiquaire, très agréable de lumière, et s’accordant bien avec la peinture de Malon, qui est vraiment très délicate et d’une poésie naïve, à la fois dans le goût de Jammes et de Follain. », Maurice Denis à sa fille Anne-Marie, 8 avril 1943, fonds Maurice Denis.

6
Berthe de La Laurencie à Marthe Denis, non daté [mai 1906], archives familiales Maurice Denis.

7
Maurice Denis, Journal, tome III (1921-1943), Paris, La Colombe / Éditions du Vieux Colombier, 1959, p. 50.

8
Maurice Denis à Gabriel Thomas, 27 janvier 1929, musée des Lettres et Manuscrits.

9
Maud Sumner à Maurice Denis, 18 juillet 1934, fonds Maurice Denis, musée Maurice Denis.

10
Journal inédit, 1926, fonds Jean Follain, Madeleine Follain-Documentation biographique.

11
Id.

12
Jean Follain, « Maurice Denis », La Manche Libre, 2 août 1970.

13
Follain et elle le surnomment entre eux en plaisantant « le Commandeur », Jean Follain à Madeleine, 16 janvier [1940 ?], fonds Jean Follain.

14
Jean Follain, non daté, fonds Jean Follain.

15
Madeleine à Jean Follain, sans date, id.

16
Journal inédit, 2 mai 1942, id.

17
De 1946 à 1976, dans l’Institut médico-pédagogique créé et dirigé par sa sœur Bernadette à Saint-Germain-en-Laye.

18
« […] Je ne relève d’aucune section professionnelle. Je n’ai donc ni à être radiée, ni à être immatriculée, et mon activité artistique est réduite à un travail d’amateur [qui] ne me procure ni rémunération ni bénéfice. », 18 mars 1953, Madeleine Follain, documentation biographique, fonds Jean Follain. Comble de l’ironie, ce brouillon de lettre est couvert de dessins de sa main…

19
Nous renvoyons au site internet www.madeleinedines.com et aux travaux de l’ADIN (Association Madeleine Dinès).

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