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Décoloniser la photographie documentaire : le collectif Rawiya en Palestine

21.09.2019 |

Tanya Habjouqa, Occupied Pleasures, 2012-2013, Courtesy Tanya Habjouqa

Que peuvent faire les images mouvantes pour les gens qui ne peuvent pas se déplacer ? Que peut faire la photographie documentaire en tant que pratique, forme et genre, et grâce à sa portée omniprésente et internationale, pour ceux et celles qui se retrouvent immobilisé·e·s par une occupation coloniale ?

Plus exactement, la question que pose ce mémoire est la suivante : comment les femmes photographes qui exercent en Palestine, et plus largement au Moyen-Orient et au sein de la diaspora, remettent-elles en question grâce à leurs recherches les conceptions réductrices que peuvent avoir les Occidentaux de la différence ? Comment un repositionnement sociopolitique et historique de la photographie documentaire peut-il mettre davantage en lumière le travail du collectif Rawiya en Palestine et l’occupation actuelle du territoire par Israël ? Comment mener ce genre de dialogue, qui aborde les questions délicates du genre, de la sexualité, de l’effacement historique et de l’oppression néocoloniale dans une région idéologiquement inondée de politique internationale et d’images médiatiques occidentales ?

Décoloniser la photographie documentaire : le collectif Rawiya en Palestine - AWARE Artistes femmes / women artists

Tanya Habjouqa, The Un-Holy Land, 2013, Courtesy Tanya Habjouqa

Rawiya est un mot arabe qui signifie « conteuse » et qui a été choisi comme nom par le premier collectif de femmes photographes au Moyen-Orient. Parmi les membres fondatrices figurent notamment Tanya Habjouqa (née en 1975), Tamara Abdul Hadi (née en 1980), Myriam Abdelaziz (née en 1976), Laura Boushnak (née en 1976) et Tasneem Alsultan (née en 1985). Comprenant dans leurs rangs des photographes reporters et documentaires, les artistes du collectif Rawiya ont, depuis sa création en 2009 et même en amont, immortalisé les vies des communautés marginalisées et persécutées à travers le Moyen-Orient, d’un point de vue genré et fortes de leur capacité à raconter visuellement leurs histoires grâce à leur lien personnel avec ces régions.

Parmi les personnes et les lieux photographiés, les images les plus frappantes et les sujets les plus complexes sont issus de l’enclave palestinienne. Les artistes de Rawiya rendent compte des horreurs, bien connues mais plus souvent tues, de l’occupation israélienne, ainsi que de la ténacité quotidienne d’une communauté systématiquement soumise, qui garde la tête haute malgré l’occupation coloniale, l’exil et la déchéance de droits civiques dont elle est victime. Une décolonisation de la pratique de la photographie documentaire dans le contexte de l’occupation de la Palestine par Israël suppose notamment que les Palestinien·ne·s se réinventent et recréent une vision fondée sur un point de vue anticolonial et profondément nuancé.

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Tamara Abdul Hadi, issu de la série Flying Boys, 2005, Courtesy Tamara Abdul Hadi

À travers une analyse approfondie des projets entrepris sur la longue durée par Rawiya, ce mémoire examine combien la série photographique, par sa capacité d’indexage et son ambiguïté documentaire, constitue un moyen unique de combler le fossé entre l’événement et son récit, entre entre le narrateur ou la narratrice et le spectateur ou la spectatrice. En traçant des parallèles avec le concept des origines punitives de la photographie développé par John Tagg dans The Burden of Representation (1988), ainsi qu’avec la reconceptualisation d’une possibilité d’alliance civique grâce aux clichés que propose Ariella Azoulay dans The Civil Contract of Photography (2008), ce travail de recherche étudie la manière dont les artistes de Rawiya regroupent, créent et diffusent des images et séries photographiques qui tissent un réseau complexe de fragments d’histoires, de voix, de traumatismes et de triomphes palestiniens que l’on a trop peu l’occasion de voir et d’entendre.

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Tanya Habjouqa, Occupied Pleasures, 2012-2013, Courtesy Tanya Habjouqa

Par un usage du portrait intimiste, de la photographie de paysage monumentale et de la pratique du documentaire performatif, dans des séries telles qu’Occupied Pleasures (2012-2013) de T. Habjouqa ou Flying Boys (2015) de T. Abdul Hadi, les artistes de Rawiya explorent un nouveau genre de documentaire qui présente la Palestine sous un jour bien plus subtil, qui s’affranchit du spectre de la colonisation. Leurs séries sont nourries des concepts de territorialité, de féminisme arabe dans le contexte d’un discours nationaliste, et de l’histoire complexe de la photographie européenne et des populations arabes autochtones. À travers l’objectif des femmes artistes de Rawiya, la juxtaposition de la mémoire collective palestinienne et, plus tard, d’une amnésie collective israélienne et internationale, devient enfin visible.

En plaçant mon mémoire en opposition aux normes historiques, politiques et culturelles paradoxales qui ont fini par circonscrire notre vision de la région, je soutiens l’idée selon laquelle les séries photographiques qu’ont créées les artistes de Rawiya, notamment T. Habjouqa et T. Abdul Hadi, remettent en question les représentations unidimensionnelles du peuple palestinien en les confrontant à des récits complexes de vies sous l’occupation. Ce faisant, je suggère combien les spécificités historiques et sociopolitiques du point de vue palestinien constituent un élément central de notre compréhension des implications du genre documentaire et, dans le dernier chapitre, de son pouvoir en tant que support, en me référant à sa « découverte » et à son intégration dans le réalisme du XIXe siècle, à la fois dans le contexte européen et dans le contexte arabe.

 

Mémoire de recherche de master, dirigé par Catherine M. Soussloff et Jaleh Mansoor, et soutenu par Sherena Razek en août 2018, au sein de l’University of British Columbia, Vancouver (Canada).

Traduit de l'anglais par Lucy Pons.

Pour citer cet article :
Sherena Razek, « Décoloniser la photographie documentaire : le collectif Rawiya en Palestine » in Archives of Women Artists, Research and Exhibitions magazine, [En ligne], mis en ligne le 21 septembre 2019, consulté le 18 novembre 2019. URL : https://awarewomenartists.com/magazine/decoloniser-la-photographie-documentaire-le-collectif-rawiya-en-palestine/.
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